Avant propos
La plateforme IPBES : une évaluation majeure de la biodiversité mondiale
L’avant-propos de ce rapport présente un travail d’une ampleur sans précédent depuis l’Évaluation des écosystèmes pour le millénaire de 2005. Sous la direction de Sir Robert T. Watson, président de l’IPBES, et d’Anne Larigauderie, secrétaire exécutive, cette évaluation mobilise une expertise considérable : 150 experts sélectionnés issus de toutes les régions du monde, assistés de 350 contributeurs, analysant plus de 15 000 publications scientifiques et intégrant les savoirs autochtones et locaux.
Une approche novatrice des relations homme-nature
Le rapport introduit un concept central : les « contributions de la nature aux populations » (CNP ou NCP en anglais). Cette notion élargit et enrichit l’approche traditionnelle des services écosystémiques en intégrant différentes visions du monde. Elle reconnaît notamment l’importance des savoirs autochtones et locaux, créant ainsi un pont entre diverses perspectives culturelles sur les relations homme-nature.
« La notion de contribution de la nature aux populations a été créée de façon à prendre en compte de manière plus complète et plus symétrique diverses parties prenantes et visions du monde »
Une méthodologie rigoureuse et inclusive
La force de cette évaluation réside dans sa méthodologie rigoureuse qui combine :
- Une analyse systématique des données scientifiques disponibles
- L’intégration des savoirs traditionnels
- Une approche multidisciplinaire associant sciences naturelles et sociales
Les auteurs soulignent l’importance particulière accordée aux systèmes de savoirs autochtones et locaux, marquant une évolution significative dans l’approche scientifique des questions environnementales.Des résultats alarmants appelant à l’action
L’avant-propos met en lumière que notre compréhension de la biodiversité et des écosystèmes s’est considérablement améliorée depuis 15 ans. Paradoxalement, malgré cette meilleure connaissance, le déclin de la biodiversité s’accélère. Cette situation paradoxale souligne l’urgence d’agir et l’importance de ce rapport comme base scientifique pour éclairer les décisions politiques futures.
Une portée politique significative
Les conclusions de ce rapport sont destinées à influencer plusieurs échéances cruciales :
- L’évaluation des objectifs d’Aichi pour la biodiversité
- La définition du cadre post-2020 pour la biodiversité
- La mise en œuvre des Objectifs de Développement Durable
- L’application de l’Accord de Paris sur le climat
Les auteurs insistent sur la nécessité de placer la biodiversité au même niveau de priorité politique que le changement climatique, particulièrement dans la perspective de la COP15.
Cette introduction pose les bases d’un rapport qui se veut à la fois scientifiquement rigoureux et politiquement percutant, marquant un tournant dans notre compréhension et notre gestion de la biodiversité mondiale.
La dégradation alarmante de la nature et de ses contributions vitales aux populations
Cette première section dépeint un constat alarmant de l’état des écosystèmes mondiaux, articulé autour de huit points clés qui s’enchaînent logiquement.
A1. Les contributions essentielles de la nature à l’existence humaine se révèlent irremplaçables ou difficilement substituables. Le rapport souligne leur importance vitale à travers des exemples frappants : 2 milliards de personnes dépendent du bois comme source d’énergie primaire, 4 milliards utilisent principalement des remèdes naturels, et 75% des cultures alimentaires mondiales reposent sur la pollinisation animale. Plus subtilement, la nature façonne notre identité culturelle et notre bien-être psychologique d’une manière impossible à reproduire artificiellement.
A2. La répartition de ces contributions naturelles révèle de profondes inégalités spatiales et temporelles. Un exemple particulièrement parlant : bien que la production alimentaire mondiale soit suffisante, 11% de la population souffre de malnutrition. Cette situation paradoxale illustre comment la priorisation de certaines contributions (comme la production alimentaire) peut compromettre d’autres services écosystémiques essentiels.
A3. L’évolution historique montre une tendance inquiétante : depuis 1970, si la production agricole et halieutique a augmenté, 14 des 18 catégories de contributions naturelles analysées ont décliné. La dégradation des sols a notamment entraîné une baisse de productivité sur 23% de la surface terrestre, avec des pertes économiques estimées entre 235 et 577 milliards de dollars annuels.
« La hausse des contributions matérielles n’est souvent pas viable à long terme »
A4. L’ampleur des modifications anthropiques est sans précédent : 75% de la surface terrestre est significativement altérée, 66% des océans subissent des impacts cumulatifs croissants, et plus de 85% des zones humides ont disparu. La période 2010-2015 a vu la perte de 32 millions d’hectares de forêts tropicales primaires.
A5. Le taux d’extinction des espèces atteint des niveaux alarmants : environ 1 million d’espèces sont menacées d’extinction. Plus précisément, 25% des espèces évaluées dans la plupart des groupes animaux et végétaux sont en danger, avec des situations particulièrement critiques pour certains groupes comme les amphibiens (40%).
A6. La diversité génétique des espèces domestiquées s’érode dangereusement. En 2016, 559 races de mammifères domestiques avaient disparu, et au moins 1000 sont menacées, fragilisant la sécurité alimentaire mondiale face aux changements climatiques et aux maladies.
A7. Un phénomène d’homogénéisation biotique s’observe à l’échelle mondiale : les communautés biologiques deviennent de plus en plus similaires entre les régions, appauvrissant la diversité locale et les fonctions écosystémiques spécifiques.
A8. L’évolution biologique en réponse aux changements anthropiques peut être remarquablement rapide, observable parfois en quelques années. Cette capacité d’adaptation, bien que remarquable, n’est pas toujours suffisante face à l’ampleur et la vitesse des changements actuels.
💡 Cette section établit un diagnostic sans appel de la dégradation des systèmes naturels, en soulignant l’interdépendance entre la nature et le bien-être humain, tout en mettant en évidence la rapidité et l’ampleur sans précédent des changements en cours.
Les facteurs de changement s’intensifient : une accélération préoccupante des pressions sur la nature
Le rapport analyse l’intensification des facteurs directs et indirects de changement au cours des 50 dernières années, révélant une accélération inquiétante des pressions sur les écosystèmes.
B1. L’exploitation des ressources naturelles atteint des niveaux historiques. Plus de 60 milliards de tonnes de ressources renouvelables et non renouvelables sont extraites annuellement, soit presque le double depuis 1980. L’agriculture représente l’impact le plus significatif sur les écosystèmes terrestres, tandis que la pêche domine les pressions sur les écosystèmes marins.
« L’humanité n’a jamais autant puisé dans les ressources de la planète ni produit autant de déchets »
B2. Les changements climatiques émergent comme un facteur direct de plus en plus prépondérant. Le rapport souligne un réchauffement d’environ 1°C en 2017 par rapport aux niveaux préindustriels, avec une augmentation moyenne de 0,2°C par décennie. Ces changements affectent déjà significativement la distribution des espèces, les cycles naturels et la structure des écosystèmes.
B3. La pollution et les espèces envahissantes intensifient leur impact. La pollution marine par les plastiques a été multipliée par 10 depuis 1980, affectant 86% des tortues marines, 44% des oiseaux marins et 43% des mammifères marins. Les espèces envahissantes ont augmenté de 40% depuis 1980, menaçant la biodiversité sur près d’un cinquième de la surface terrestre.
B4. Les facteurs socio-économiques s’accélèrent dramatiquement : la population mondiale a doublé, la croissance économique a quadruplé et le commerce mondial a décuplé depuis 1970. Cette croissance génère des inégalités croissantes d’accès aux ressources naturelles, potentiellement source de conflits.
B5. Les mesures d’incitation économique actuelles favorisent généralement l’expansion économique au détriment de la conservation. Les subventions néfastes à l’environnement persistent, notamment :
- 100 milliards de dollars d’aides agricoles potentiellement nuisibles
- 345 milliards de dollars de subventions aux combustibles fossiles, entraînant un coût réel de 5000 milliards en incluant les externalités environnementales
B6. La situation des territoires autochtones est particulièrement préoccupante. Bien que ces peuples gèrent 25% de la surface terrestre mondiale et préservent généralement mieux la biodiversité, leurs terres subissent des pressions croissantes liées à l’extraction des ressources et au développement d’infrastructures.
📊 Cette section met en évidence l’accélération des facteurs de changement et leur interconnexion, créant un effet « boule de neige » sur la dégradation des écosystèmes. Le rapport souligne particulièrement l’inadéquation entre nos systèmes économiques actuels et la préservation de la nature, appelant à une réforme profonde des incitations économiques et des modes de développement.
L’échec des trajectoires actuelles et la nécessité de changements en profondeur
Cette section analyse l’incapacité des approches actuelles à atteindre les objectifs de conservation et de durabilité, tout en esquissant les conditions nécessaires pour un changement radical.
C1. Le bilan des objectifs d’Aichi pour 2020 est décevant. Malgré quelques progrès, comme l’extension des aires protégées couvrant désormais 15% des zones terrestres et 7% des zones marines, la plupart des objectifs ne seront pas atteints. Le financement actuel, bien qu’atteignant 8,7 milliards de dollars annuels, reste insuffisant.
« À peine un cinquième des objectifs stratégiques fixés par six accords internationaux relatifs à la nature sont incontestablement en voie de réalisation »
C2. L’atteinte des Objectifs de Développement Durable est sérieusement compromise. Les tendances négatives actuelles de la biodiversité et des écosystèmes menacent 35 des 44 cibles évaluées (soit 80%) concernant la pauvreté, la faim, la santé, l’eau, les villes, le climat, les océans et les terres. Particulièrement préoccupant, les impacts affectent de manière disproportionnée les femmes et les populations vulnérables.
C3. Les communautés les plus vulnérables seront les plus touchées. Les régions abritant de fortes proportions de peuples autochtones et de communautés pauvres sont aussi celles où les impacts des changements climatiques et de la perte de biodiversité seront les plus sévères. Cette situation menace leur capacité à gérer durablement leurs ressources traditionnelles.
C4. Les projections futures sont alarmantes. Sans changements profonds, les tendances négatives se poursuivront jusqu’en 2050 et au-delà, en raison de :
- L’intensification des changements d’utilisation des terres
- L’exploitation croissante des organismes
- L’aggravation des changements climatiques
- L’augmentation de la pollution
- La prolifération des espèces envahissantes
C5. Le changement climatique devient un facteur de plus en plus déterminant. Même avec un réchauffement limité à 1,5-2°C :
- La plupart des aires de répartition des espèces terrestres devraient se réduire considérablement
- 5% des espèces seraient menacées d’extinction à 2°C, pourcentage grimpant à 16% avec un réchauffement de 4,3°C
- Les récifs coralliens pourraient décliner de 70-90% à 1,5°C et de plus de 99% à 2°C
📈 Cette section met en lumière l’urgence d’un changement de paradigme. Les approches progressives et les mesures isolées ne suffisent plus. Le rapport plaide pour une transformation radicale de nos systèmes socio-économiques, seule capable d’inverser les tendances actuelles.
Les projections soulignent particulièrement les risques d’effets en cascade et de points de basculement, où les changements pourraient devenir irréversibles. L’interconnexion entre changement climatique et perte de biodiversité apparaît comme un défi majeur nécessitant une approche intégrée et systémique.
💡 La conclusion est claire : sans « changements en profondeur » touchant simultanément aux dimensions économiques, sociales, politiques et technologiques, les objectifs de conservation et de développement durable resteront hors d’atteinte.
Des solutions pour la conservation et la restauration de la nature à travers des changements en profondeur
Cette dernière section présente une vision ambitieuse des transformations nécessaires pour inverser la tendance actuelle de dégradation environnementale.
D1. Le rapport affirme qu’une préservation efficace de l’environnement mondial nécessite une coopération internationale renforcée et une meilleure articulation entre actions locales et globales. L’intégration de la biodiversité dans tous les secteurs d’activité, de l’industrie minière à l’agriculture, devient cruciale pour transformer les actions individuelles et collectives.
D2. Cinq leviers d’intervention majeurs sont identifiés pour engager des changements en profondeur :
- La création d’incitations et le renforcement des capacités
- La coopération intersectorielle
- L’action préventive
- La prise de décision résiliente face aux incertitudes
- Le renforcement du droit environnemental et de son application
« Les transformations en direction de la durabilité ont de meilleures chances de réussite lorsque les efforts sont axés sur des leviers critiques »
D3. Huit points d’intervention critiques sont définis pour catalyser le changement :
- Vision renouvelée d’une bonne qualité de vie
- Réduction de la consommation totale et des déchets
- Évolution des valeurs et des comportements
- Réduction des inégalités
- Justice et inclusion dans la conservation
- Internalisation des externalités
- Innovation technologique responsable
- Éducation et partage des connaissances
D4. La transformation doit s’adapter aux contextes locaux. Le rapport souligne l’importance d’une gouvernance :
- Intégrée : coordonnant les différents secteurs
- Inclusive : impliquant toutes les parties prenantes
- Informée : basée sur les meilleures connaissances disponibles
- Adaptative : capable d’évoluer selon les retours d’expérience
D5. L’intégration des savoirs autochtones et locaux est cruciale. Leur reconnaissance améliore généralement la conservation et la restauration de la nature. Le rapport note que les terres gérées par les peuples autochtones maintiennent souvent une meilleure biodiversité.
D6-D8. Des solutions sectorielles spécifiques sont proposées pour :
- L’agriculture durable et la sécurité alimentaire
- La gestion durable des ressources marines
- L’atténuation des changements climatiques
D9. Les villes durables jouent un rôle clé, notamment à travers :
- Le développement d’infrastructures vertes
- L’agriculture urbaine
- La gestion durable des ressources
D10. La transformation des systèmes économiques et financiers est fondamentale, nécessitant :
- L’intégration de la réduction des inégalités
- La diminution de la surconsommation
- Le dépassement du paradigme de la croissance économique
📊 Cette section finale propose une feuille de route ambitieuse pour un changement systémique. Elle souligne que les solutions existent mais nécessitent une volonté politique forte et une coordination sans précédent entre tous les acteurs.
💡 Le message clé est que la conservation de la nature n’est pas incompatible avec le développement humain, mais requiert une redéfinition profonde de nos modèles de développement et de nos relations avec la nature.
Les suites et impact du rapport
Le Cadre mondial de la biodiversité de Kunming-Montréal (décembre 2022) a été directement influencé par ce rapport. Adopté par 196 pays, il fixe notamment des objectifs ambitieux pour 2030 :
- Protection de 30% des terres et des mers
- Restauration de 30% des écosystèmes dégradés
- Réduction de 50% du taux d’introduction d’espèces envahissantes
L’Accord de Paris a intégré plus fortement les Solutions fondées sur la Nature dans les stratégies climatiques nationales, suite aux connexions établies par le rapport entre biodiversité et climat.
Les ressources
La page de l’IPBES sur rapport de 2019
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3 réflexions sur “2019 – Publication par l’IPBES du rapport de l’évaluation mondiale de la Biodiversité et des services écosystémiques”
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