De l’engagement à l’action : vers un cadre européen standardisé des objectifs climatiques – WWF

Face à l’urgence climatique, les entreprises européennes sont désormais tenues de fixer des objectifs de réduction de leurs émissions de gaz à effet de serre, mais la crédibilité et la comparabilité de ces engagements restent un défi majeur. Le rapport du WWF France analyse comment l’initiative Science Based Targets pourrait servir de référence méthodologique pour standardiser ces objectifs climatiques, tout en garantissant leur alignement avec la limitation du réchauffement à 1,5°C.

Introduction : Un cadre européen pour des objectifs climatiques crédibles

Le rapport du WWF France, publié en février 2024, analyse les exigences européennes en matière de fixation et de reporting des objectifs climatiques des entreprises, établies par deux directives majeures : la Corporate Sustainability Reporting Directive (CSRD) et la Corporate Sustainability Due Diligence Directive (CSDDD). Dans un contexte d’urgence climatique, où l’objectif est de limiter le réchauffement à 1,5°C, ces directives visent à standardiser et renforcer la crédibilité des engagements climatiques du secteur privé.

I. Les exigences réglementaires européennes

La CSRD, adoptée en décembre 2022, fixe des standards minimums pour le reporting de durabilité des entreprises européennes. Elle est complétée par les European Sustainability Reporting Standards (ESRS) qui détaillent précisément les informations à publier. Un focus particulier est mis sur l’ESRS E1 relatif au changement climatique, qui requiert des entreprises :

  • La publication d’objectifs de réduction des émissions sur les 3 scopes (émissions directes, indirectes liées à l’énergie, et autres émissions indirectes)
  • La démonstration de la compatibilité de ces objectifs avec la limite de 1,5°C
  • L’explicitation des scénarios et méthodologies utilisés
  • La fixation d’objectifs à court terme (2030) et long terme (2050)
  • L’expression des objectifs en valeur absolue et, si pertinent, en intensité

La CSDDD vient renforcer ce dispositif en imposant aux entreprises d’adopter un plan de transition climatique compatible avec l’objectif de 1,5°C et la neutralité carbone d’ici 2050.

II. Les recommandations du WWF pour des objectifs climatiques crédibles

Le WWF formule cinq recommandations clés pour garantir la crédibilité des objectifs climatiques :

  1. L’alignement sur 1,5°C : Cette limite constitue un impératif, les impacts d’un réchauffement à 2°C étant jugés catastrophiques. Une étude d’Oxford citée dans le rapport estime qu’un réchauffement de 2,2°C pourrait réduire le PIB mondial de 20% d’ici 2050.
  2. La couverture complète des activités : Les objectifs doivent couvrir l’ensemble des émissions (scopes 1, 2 et 3) en utilisant des méthodologies reconnues comme le GHG Protocol. Pour le scope 3, le WWF recommande de couvrir au moins des émissions de la chaîne de valeur.
  3. L’échelonnement temporel : Des objectifs doivent être fixés à court terme (2030) et long terme (2050), avec des étapes intermédiaires tous les 5 ans pour assurer un suivi régulier des progrès.
  4. La double expression des objectifs en valeur absolue et en intensité carbone, pour une vision complète des efforts de décarbonation.
  5. La granularité géographique et par actif : Les objectifs doivent être déclinés au niveau des actifs et zones géographiques les plus émetteurs.

III. L’initiative Science Based Targets : un cadre de référence

Le rapport met en avant l’initiative Science Based Targets (SBTi) comme référence méthodologique pour la fixation d’objectifs climatiques. Créée par le WWF, le CDP, le WRI et le Pacte Mondial des Nations Unies, la SBTi :

  • Compte plus de 4400 entreprises engagées dans 80 pays, dont 1435 dans l’UE
  • Couvre environ 2 milliards de tonnes d’équivalent CO2 au niveau mondial
  • Valide la compatibilité des objectifs avec une trajectoire 1,5°C
  • Propose des méthodologies sectorielles adaptées
  • Est explicitement mentionnée dans l’ESRS E1 comme référence

Le rapport présente cinq cas d’étude détaillés (Forvia, Iberdrola, Sodexo, Saint-Gobain et La Banque Postale) illustrant l’application concrète de la méthodologie SBTi.

« Le SBTi représente aujourd’hui le gold standard pour la validation des objectifs climatiques » – WWF France

Études de cas : Exemples concrets de trajectoires de décarbonation

Le rapport utilise cinq cas d’entreprises emblématiques ayant adopté avec succès la méthodologie SBTi, illustrant ainsi sa pertinence pour différents secteurs économiques. Chaque exemple révèle une approche singulière tout en démontrant la robustesse du cadre méthodologique commun.

✳️ Dans le secteur automobile, Forvia (né de la fusion de Faurecia et Hella) s’est distingué en devenant le premier équipementier à obtenir la validation SBTi en 2022. L’entreprise a développé une stratégie de décarbonation progressive, reconnaissant les différents niveaux de contrôle sur ses émissions. Avec une réduction déjà réalisée de 31% sur ses émissions directes en quatre ans, Forvia démontre qu’une transformation rapide est possible même dans un secteur industriel complexe. L’entreprise a notamment adopté une approche innovante en distinguant les émissions « contrôlées » des émissions « non contrôlées », permettant ainsi une meilleure priorisation des actions.

✳️ Le secteur énergétique est représenté par Iberdrola, qui se démarque par l’ampleur de ses engagements. L’entreprise espagnole vise la neutralité carbone dès 2039, avec des objectifs intermédiaires ambitieux de -65% d’émissions d’ici 2030. La particularité de son approche réside dans la segmentation détaillée de ses objectifs par activité, offrant ainsi une grande transparence sur sa trajectoire de décarbonation. Les résultats sont déjà tangibles avec une réduction de 20% des émissions totales, notamment grâce à l’élimination progressive des actifs les plus émissifs.

✳️ Dans le secteur des services, Sodexo illustre parfaitement l’intégration des enjeux de la chaîne de valeur dans sa stratégie climatique. L’entreprise a développé une approche holistique incluant des objectifs spécifiques pour les émissions agricoles (FLAG), reconnaissant ainsi la particularité de son impact environnemental. Avec une réduction globale de 20,7% depuis 2017, Sodexo démontre qu’il est possible de conjuguer croissance économique et décarbonation.

✳️ Saint-Gobain, acteur majeur des matériaux de construction, apporte un éclairage précieux sur la décarbonation d’un secteur particulièrement émissif. L’entreprise a adopté une approche pragmatique mais ambitieuse, soutenue par un investissement conséquent de 100 millions d’euros par an. La mise en place d’un prix interne du carbone témoigne de l’intégration profonde des enjeux climatiques dans sa stratégie d’entreprise.

✳️ Enfin, La Banque Postale représente un exemple édifiant dans le secteur financier. Couvrant 85% de ses portefeuilles de prêts et d’investissements, la banque a développé des objectifs différenciés par type d’activité financière. Son engagement se traduit notamment par des politiques d’exclusion strictes concernant les énergies fossiles, démontrant ainsi que le secteur financier peut être un puissant levier de la transition écologique.

« Ces études de cas démontrent que la méthodologie SBTi permet d’allier ambition climatique et réalité opérationnelle, tout en maintenant le cap sur l’objectif de 1,5°C » – Extrait du rapport WWF

Cette analyse approfondie des cas d’étude révèle trois enseignements majeurs :

  1. La nécessité d’adapter la méthodologie aux spécificités sectorielles tout en maintenant un cadre commun rigoureux
  2. L’importance de fixer des objectifs intermédiaires mesurables pour assurer un suivi efficace
  3. La possibilité de concilier performance économique et ambition environnementale à travers une approche structurée

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