| Le rapport « Éliminer la pauvreté en regardant au-delà de la croissance » du Rapporteur spécial sur les droits de l’homme et l’extrême pauvreté, Olivier De Schutter, critique l’approche dominante de lutte contre la pauvreté basée sur la croissance économique et la redistribution. Il plaide pour une transition vers une économie orientée par les droits humains, qui réduit la dépendance à la croissance et met l’accent sur le bien-être et la durabilité environnementale. |
❇️ I. La remise en question du paradigme de la croissance
Le rapport s’ouvre sur une critique fondamentale de l’approche dominante qui fait de la croissance économique, mesurée par le PIB, une fin en soi. Cette approche repose sur deux postulats contestables :
- La croissance comme condition préalable à la réalisation des droits économiques et sociaux
- La possibilité d’une croissance illimitée malgré les contraintes environnementales
Le Rapporteur spécial, Olivier De Schutter, remet en cause ces postulats en développant trois arguments principaux :
- La croissance détourne l’attention des véritables enjeux que sont l’élimination de la pauvreté et le bien-être collectif
- Les économies des pays riches ont dépassé le seuil nécessaire à l’épanouissement humain, devenant « obèses » sans pour autant réduire la pauvreté
- La croissance s’est construite sur l’exploitation des ressources du Sud global, perpétuant un schéma postcolonial de domination
« La croissance devrait être réorientée vers la satisfaction des besoins et devrait être plus largement partagée, et ne pas simplement servir à rendre les riches plus riches encore »
❇️ II. Les limites intrinsèques de la croissance
🔴 La modernisation paradoxale de la pauvreté
Le rapport pointe les limites d’une approche purement monétaire de la pauvreté. Si 670 millions de personnes vivent encore sous le seuil de pauvreté international (2,15$ par jour), cette mesure ne capture pas la réalité multidimensionnelle de l’exclusion sociale. La croissance économique peut paradoxalement aggraver l’exclusion sociale en :
- Relevant les standards sociaux et les attentes de consommation
- Marchandisant des services essentiels (santé, éducation, transport)
- Creusant les écarts de niveau de vie
🔴 La fragilisation des bases de l'économie productive
La croissance économique dépasse les limites planétaires, érodant les écosystèmes et les ressources nécessaires à la production économique. Elle sous-valorise également les tâches utiles à la société, comme les soins et les travaux domestiques
🔴 Érosion des Communs
La croissance économique favorise les privatisations, érodant les communs et les ressources gérées collectivement, essentiels pour les communautés locales.
❇️ III. Le développement sans croissance : une alternative viable
🔴 Valoriser ce qui compte réellement
Le rapport souligne les avancées significatives dans la conception d’indicateurs alternatifs au PIB :
- L’indice du bonheur national brut au Bhoutan (2008)
- Le bien-vivre comme cadre constitutionnel en Équateur et en Bolivie
- Le budget bien-être en Nouvelle-Zélande (2019)
🎯 Focus sur l’approche OCDE En 2020, le Groupe consultatif du Secrétaire général de l’OCDE a défini quatre objectifs clés :
- La durabilité environnementale
- L’amélioration du bien-être
- Le recul des inégalités
- La résilience systémique
🔴 Lutter contre les inégalités
Le rapport met en évidence plusieurs dimensions critiques des inégalités :
- Impact sur l’allocation des ressources : Les plus riches s’approprient des ressources au détriment des besoins fondamentaux des plus pauvres
- Empreinte environnementale : Les 1% les plus riches sont responsables de 23% de l’augmentation totale des émissions depuis 1990
- Effets sociaux : Les inégalités alimentent une course au statut par la consommation matérielle
- Conséquences politiques : La domination économique se traduit en influence politique, permettant aux élites de bloquer les changements nécessaires
🔴 La transition vers une économie orientée droits humains
Le rapport propose cinq priorités d’action fondamentales pour transformer notre modèle économique.
- La première vise à stimuler l’économie sociale et solidaire, en favorisant le développement d’entreprises qui placent l’humain au centre de leurs préoccupations, adoptent une gouvernance démocratique et réinvestissent leurs bénéfices au service de leur mission sociale plutôt que de les distribuer aux actionnaires.
- La deuxième priorité concerne la démocratisation du travail, en renforçant significativement la participation des travailleurs aux décisions stratégiques des entreprises. Cette approche permet notamment de faire converger les préoccupations liées aux conditions de travail avec les enjeux de protection environnementale, les travailleurs étant souvent les premiers touchés par les impacts écologiques de la production.
- Le partage de l’emploi constitue la troisième priorité, avec une réduction du temps de travail comme levier pour diminuer l’empreinte écologique. Cette mesure s’accompagne d’une promotion active de modes de vie moins énergivores, permettant de repenser notre rapport au travail et à la consommation.
- La quatrième priorité s’attaque directement au consumérisme à travers une régulation plus stricte de la publicité et une lutte active contre l’obsolescence programmée. Cette approche vise à transformer nos modes de consommation pour les rendre plus durables et moins axés sur l’accumulation de biens.
- Enfin, la cinquième priorité consiste à garantir l’accès universel aux services de base essentiels – logement, santé, éducation – financés par des régimes fiscaux véritablement redistributifs. Cette mesure fondamentale vise à assurer que chacun puisse satisfaire ses besoins fondamentaux, indépendamment de son niveau de revenu.
Ces cinq priorités forment un ensemble cohérent et interdépendant, visant à transformer en profondeur notre système économique pour le mettre au service du bien-être humain et de la préservation environnementale.
❇️ IV. Les défis de la transition
🔴 Le financement des services publics
La question du financement des services publics constitue un enjeu central du rapport, qui propose une refonte ambitieuse des sources de revenus étatiques. Le rapport préconise d’abord une réforme profonde de la fiscalité des successions et donations, actuellement sous-exploitée dans de nombreux pays, permettant de limiter la reproduction des inégalités entre générations.
L’introduction d’une taxe carbone représente un autre levier majeur, à condition qu’elle s’accompagne de mécanismes de compensation pour les ménages modestes, afin d’assurer une transition écologique socialement juste. La lutte contre l’évasion fiscale constitue également une priorité absolue : les pertes pour les États atteignent l’astronomique somme de 311 milliards de dollars, des ressources qui pourraient être réinvesties dans les services essentiels. Enfin, le rapport plaide pour l’instauration d’un impôt significatif sur la fortune des plus riches, non seulement comme source de revenus mais aussi comme outil de réduction des inégalités extrêmes.
🔴 Les interdépendances mondiales
La dimension internationale occupe une place centrale dans l’analyse, qui souligne l’urgence de repenser fondamentalement les relations économiques mondiales. Le rapport met en lumière la nécessité d’un rééquilibrage profond des relations Nord-Sud, historiquement marquées par des dynamiques d’exploitation et de dépendance.
Dans cette perspective, le développement du commerce Sud-Sud apparaît comme une priorité stratégique, permettant aux pays du Sud de réduire leur dépendance vis-à-vis des marchés du Nord et de construire des relations commerciales plus équitables. La restructuration de la dette des pays pauvres constitue également un impératif : le poids de cette dette contraint souvent ces pays à orienter leur production vers l’exportation au détriment des besoins locaux.
Le renforcement des capacités de production locales représente la pierre angulaire de cette transformation des relations internationales. Il s’agit non seulement de développer les infrastructures et les compétences techniques, mais aussi de permettre aux communautés locales de reprendre le contrôle de leur développement économique, en phase avec leurs besoins et leurs aspirations propres.
Ces différentes dimensions s’articulent étroitement entre elles, dessinant les contours d’un système économique international plus équitable et plus respectueux des équilibres écologiques.
❇️ Conclusions et Recommandations
Le rapport conclut que la transition vers un développement post-croissance est nécessaire pour éliminer la pauvreté et garantir la durabilité environnementale. Il recommande d’abandonner le « croissancisme » et de remodeler l’économie pour produire des biens et des services plus utiles socialement et plus durables écologiquement. Le Rapporteur spécial propose de mener des consultations pour élaborer une feuille de route et des moyens de parvenir à cet objectif.
❇️ Les ressources
- Le rapport d’Olivier de Schutter Eradicating poverty beyond growth
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