Le Rapport Lancet Countdown 2024 : Quand le changement climatique devient une urgence sanitaire mondiale

Le rapport « Lancet Countdown 2024 » alerte sur les records de température battus en 2023 et la tendance à ne pas respecter l’objectif limite de 1,5°C de réchauffement. Ces records ont eu des impacts sanitaires sans précédent. Malgré des avancées dans certains domaines, l’engagement mondial reste insuffisant pour protéger la santé des populations. L’analyse relève les défis et opportunités d’une transition vers un avenir plus sain et durable.
Le Lancet Countdown: tracking progress on health and climate change a été lancé l’année de l’Accord de Paris pour suivre les impacts sur la santé et les opportunités de la réponse mondiale à cet accord historique

❇️ Introduction et contexte

L’année 2023 a marqué un tournant critique dans l’histoire du changement climatique, avec une température moyenne globale atteignant 1,45°C au-dessus des niveaux préindustriels. Cette augmentation sans précédent s’est manifestée par des événements météorologiques extrêmes aux conséquences dévastatrices : plus de 300 décès dus aux inondations dans la Corne de l’Afrique, des vagues de chaleur meurtrières dans l’hémisphère nord, et une saison record d’incendies au Canada.

Les impacts humains de ces bouleversements climatiques sont considérables. Au cours des six dernières années, les événements météorologiques extrêmes ont provoqué le déplacement de 43 millions d’enfants. Les pertes économiques annuelles liées au climat s’élèvent désormais à 143 milliards de dollars . Face à ces défis, la COP28 a représenté une avancée significative en plaçant pour la première fois la santé au cœur des négociations climatiques, avec notamment l’adoption de la Déclaration COP28 sur le climat et la santé par 151 pays.

Le rapport souligne également l’importance croissante du rôle de l’OMS, qui a fait de la réponse au changement climatique sa première priorité stratégique dans son quatorzième programme général de travail (GPW14).

❇️ Méthodologie et structure du rapport

Le Lancet Countdown 2024 s’appuie sur l’expertise de 122 chercheurs issus de 57 institutions académiques et agences des Nations Unies. L’étude présente 56 indicateurs répartis en cinq sections principales :

  1. Risques et impacts sanitaires du changement climatique
  2. Adaptation, planification et résilience pour la santé
  3. Actions d’atténuation et co-bénéfices sanitaires
  4. Économie et finance
  5. Engagement public et politique
    Le rapport bénéficie d’une amélioration méthodologique continue, avec l’introduction cette année de sept nouveaux indicateurs et l’amélioration de la couverture temporelle et géographique des données existantes.

❇️ Section 1 : Risques et impacts sanitaires du changement climatique

Cette section du rapport révèle une intensification alarmante des impacts sanitaires liés au changement climatique en 2023. Les données montrent une succession de records battus dans plusieurs domaines critiques.

🔴 L'empreinte sanitaire croissante des changements climatiques
L’année 2023 a marqué un tournant dramatique dans l’impact des changements climatiques sur la santé humaine, avec des records battus dans plusieurs domaines critiques. Les populations les plus vulnérables ont été particulièrement touchées, notamment les nourrissons et les personnes âgées qui ont enduré en moyenne 13,8 jours de canicule, une exposition sans précédent dans l’histoire récente. Cette chaleur excessive a eu des répercussions dévastatrices, provoquant une hausse alarmante de 167% de la mortalité chez les plus de 65 ans comparée aux années 1990.

Vie quotidienne et économie : L’impact de ces températures extrêmes s’est également manifesté dans la vie quotidienne et l’économie. Les travailleurs ont particulièrement souffert, avec une perte record de 512 milliards d’heures de travail potentielles. Même la nuit n’offrait plus de répit : les températures nocturnes élevées ont perturbé le sommeil, avec une augmentation de 6% des pertes de sommeil par rapport à la période 1986-2005.

Phénomènes météorologiques : Les bouleversements climatiques se sont également traduits par une intensification des phénomènes météorologiques extrêmes. Près de la moitié des terres émergées (48%) a connu au moins un mois de sécheresse extrême en 2023, tandis que 61% des territoires ont subi une augmentation significative des précipitations extrêmes par rapport à la période 1961-90. Les tempêtes de sable et de poussière se sont également intensifiées, avec une exposition humaine en hausse de 31% entre 2003-07 et 2018-22.

Maladies infectieuses : Ces changements climatiques ont créé un terrain propice à l’expansion des maladies infectieuses. La capacité de transmission de la dengue s’est considérablement accrue : 46,3% pour le moustique Aedes albopictus et 10,7% pour Aedes aegypti. Le virus du Nil occidental trouve également des conditions plus favorables à sa propagation, avec une augmentation de 4,3% de sa transmissibilité potentielle.

Sécurité alimentaire : Plus préoccupant encore, ces bouleversements climatiques menacent directement la sécurité alimentaire mondiale. En 2022, 151 millions de personnes supplémentaires ont basculé dans une situation d’insécurité alimentaire modérée à sévère, principalement en raison de la multiplication des sécheresses et des vagues de chaleur. Cette situation met en lumière l’interconnexion profonde entre changement climatique, santé publique et sécurité alimentaire, soulignant l’urgence d’une action climatique concertée pour protéger les populations les plus vulnérables.

❇️ Section 2 : Adaptation, planification et résilience pour la santé

Cette section révèle des progrès mitigés dans la préparation des systèmes de santé face aux défis climatiques.

🔴 La préparation inégale des systèmes de santé face au défi climatique
L’évaluation de la préparation des systèmes de santé au changement climatique révèle un tableau contrasté, où progrès et lacunes se côtoient de manière saisissante.

Au niveau national, les efforts d’évaluation progressent : 61% des États membres de l’OMS ont désormais réalisé une analyse approfondie de leur vulnérabilité et de leurs besoins d’adaptation. Cette avancée significative est renforcée par le fait que plus de la moitié d’entre eux (52%) ont franchi une étape supplémentaire en développant un Plan National d’Adaptation pour la Santé (PNAS), démontrant une volonté croissante d’action structurée.
À l’échelle urbaine, la mobilisation apparaît encore plus marquée : parmi les 979 villes étudiées, une proportion remarquable de 96% ont soit déjà réalisé, soit programmé des évaluations détaillées de leurs risques climatiques. Cette forte implication des autorités locales témoigne d’une prise de conscience aigüe des enjeux au niveau territorial.

Cependant, lorsqu’on examine la mise en œuvre concrète des mesures d’adaptation, des disparités profondes émergent, particulièrement entre pays selon leur niveau de développement. Un chiffre particulièrement préoccupant illustre ces écarts : seuls 35% des pays ont mis en place des systèmes d’alerte précoce pour les maladies liées à la chaleur, laissant de larges populations vulnérables sans protection adéquate.
L’accès aux solutions d’adaptation reflète également ces inégalités criantes. Dans les pays à IDH très élevé, près de la moitié des ménages (48,4%) dispose de climatisation, tandis que ce taux chute dramatiquement à 4,7% dans les pays à faible IDH. Cette disparité souligne non seulement les inégalités d’accès aux mesures d’adaptation mais pose aussi la question de la justice climatique à l’échelle mondiale.

Dans ce contexte, le Fonds Vert pour le Climat apparaît comme un acteur clé pour réduire ces écarts. En 2023, il a approuvé des projets d’adaptation avec des bénéfices sanitaires pour un montant de 423 millions de dollars. Bien que significative, cette contribution soulève la question de son adéquation face à l’ampleur des besoins, particulièrement dans les pays les plus vulnérables. Cette réalité met en lumière l’urgente nécessité d’accroître substantiellement les financements internationaux pour l’adaptation sanitaire, tout en veillant à leur distribution équitable.

❇️ Section 3 : Actions d'atténuation et co-bénéfices sanitaires

Cette section examine les progrès réalisés dans la réduction des émissions de gaz à effet de serre et leurs implications pour la santé publique.

🔴 Le paradoxe de la transition énergétique
L’analyse des systèmes énergétiques en 2023 révèle une situation paradoxale : alors que l’urgence climatique n’a jamais été aussi pressante, la dépendance mondiale aux énergies fossiles persiste, voire s’intensifie. Les émissions de CO2 liées à l’énergie ont franchi un nouveau seuil historique, témoignant de l’insuffisance des efforts de transition. Bien que les énergies renouvelables progressent, atteignant 10,5% de la production électrique mondiale en 2021, cette avancée reste modeste face aux enjeux.

Plus préoccupant encore, l’accès à l’énergie demeure profondément inégalitaire : 745 millions de personnes vivent toujours sans électricité, une situation qui compromet leur santé et leur développement. Dans le secteur des transports, la transition électrique s’avère particulièrement lente, avec une progression de seulement 0,19 point de pourcentage de la part de l’électricité dans le transport routier entre 2016 et 2021, illustrant les défis considérables de la décarbonation de ce secteur.

🔴 Le lourd tribut sanitaire de la pollution atmosphérique
Les conséquences sanitaires de cette dépendance aux énergies fossiles sont dévastatrices. En 2021, la pollution aux particules fines (PM2.5) issues de la combustion des combustibles fossiles a causé 2,09 millions de décès prématurés. La situation est particulièrement critique dans les espaces intérieurs, où la pollution de l’air a provoqué 2,3 millions de décès supplémentaires dans 65 pays en 2020, touchant principalement les populations les plus vulnérables.

L’impact économique de cette catastrophe sanitaire est colossal : la valeur monétisée des décès prématurés dus à la pollution atmosphérique a atteint l’astronomique somme de 4,95 billions de dollars en 2021. Ce chiffre souligne l’urgence d’une transformation profonde de nos systèmes énergétiques, non seulement pour des raisons environnementales mais aussi économiques et sanitaires.

🔴 Les défis du système alimentaire mondial
Le secteur agricole et alimentaire présente également des tendances préoccupantes. Les émissions agricoles ont connu une hausse de 2,9% entre 2016 et 2021, une augmentation principalement attribuable à l’élevage. La production de viande rouge et de produits laitiers représente à elle seule 56% des émissions agricoles, soulevant des questions cruciales sur nos modes de production et de consommation alimentaires.

Ces changements dans le système alimentaire ont des répercussions directes sur la santé publique : l’augmentation de 830 000 décès liés aux maladies d’origine alimentaire entre 2016 et 2021 témoigne de la nécessité d’une transformation profonde de nos systèmes alimentaires. Cette situation met en lumière l’interconnexion complexe entre les choix alimentaires, la santé publique et les enjeux climatiques, appelant à une approche intégrée des solutions.

Cette analyse souligne l’urgente nécessité d’accélérer la transition vers des systèmes énergétiques et alimentaires plus durables, non seulement pour atteindre les objectifs climatiques, mais aussi pour protéger la santé publique mondiale. Les données présentées illustrent clairement que le statu quo n’est plus une option viable, tant du point de vue environnemental que sanitaire.

❇️ Section 4 : L'économie face au défi climatique - Entre pertes colossales et transition inévitable

Le rapport dresse un tableau saisissant des implications économiques du changement climatique, révélant une double dynamique : d’une part, l’augmentation vertigineuse des coûts liés aux impacts climatiques, et d’autre part, les défis majeurs d’une transition économique qui tarde à se concrétiser.

🔴 Le prix croissant de l'inaction climatique
L’impact économique des événements climatiques extrêmes s’intensifie de manière alarmante. Entre les périodes 2010-14 et 2019-23, les pertes économiques associées ont bondi de 23%, illustrant une tendance qui ne cesse de s’accélérer. Plus dramatique encore, la mortalité liée aux vagues de chaleur a généré des pertes économiques estimées à 240 milliards de dollars pour la seule année 2023, un chiffre qui souligne l’ampleur des conséquences humaines et financières du réchauffement climatique.

La productivité économique subit également des impacts majeurs : la réduction de la capacité de travail due aux chaleurs excessives s’est traduite par des pertes potentielles de revenus atteignant 835 milliards de dollars en 2023. Ces chiffres colossaux ne représentent pourtant que la partie visible de l’iceberg, car ils ne prennent pas en compte les nombreux impacts indirects sur les systèmes de santé, les infrastructures et la stabilité sociale.

🔴 Les paradoxes de la transition économique
Le rapport met en lumière un paradoxe saisissant dans la stratégie des acteurs économiques face au défi climatique. Les 114 plus grandes compagnies pétrolières et gazières poursuivent des trajectoires d’émissions qui dépasseraient de 189% le niveau compatible avec l’objectif de 1,5°C de réchauffement d’ici 2040. Cette contradiction flagrante avec les engagements de l’Accord de Paris expose ces entreprises – et l’économie mondiale – à des risques financiers majeurs.

Cette situation est d’autant plus préoccupante que la valeur des actifs liés au charbon menacés d’obsolescence entre 2025 et 2034 pourrait atteindre 164,5 milliards de dollars. Ces « actifs échoués » représentent une bombe à retardement pour le système financier mondial, susceptible de déclencher des perturbations économiques majeures si la transition n’est pas gérée de manière ordonnée.

Plus troublant encore, 84% des pays étudiés persistent à subventionner les combustibles fossiles, avec des subventions nettes atteignant le niveau record de 1,4 billion de dollars en 2022. Cette somme astronomique, qui dépasse souvent les budgets nationaux de santé, illustre la contradiction flagrante entre les engagements climatiques et les politiques économiques actuelles.

Cette analyse économique révèle ainsi une forme de schizophrénie collective : alors que les coûts de l’inaction climatique explosent, les gouvernements et les acteurs économiques continuent majoritairement à soutenir les activités qui alimentent la crise. Cette situation souligne l’urgente nécessité d’une réorientation massive des flux financiers vers des solutions bas-carbone, seule voie pour éviter des pertes économiques encore plus catastrophiques dans les décennies à venir.

❇️ Section 5 : L'évolution de la prise de conscience des liens entre santé et climat - Un engagement multiforme mais encore insuffisant

La dernière section du rapport Lancet Countdown 2024 offre une analyse approfondie de la manière dont les différents acteurs de la société appréhendent et intègrent les interconnexions entre santé et changement climatique. Cette analyse révèle une prise de conscience croissante, mais qui reste encore en deçà des enjeux.

🔴 La médiatisation et l'engagement citoyen : des signaux encourageants
L’année 2023 marque une évolution notable dans la couverture médiatique des enjeux sanitaires liés au climat. Près d’un quart (24%) des articles de presse traitant du changement climatique abordent désormais ses implications sanitaires, témoignant d’une meilleure compréhension de ces interconnexions par les médias. Cette tendance reflète une évolution significative dans la manière dont le changement climatique est présenté au public, passant d’une problématique purement environnementale à un enjeu de santé publique majeur.

L’intérêt du grand public pour ces questions connaît également une progression remarquable. La hausse de 40% des consultations d’articles Wikipedia sur les effets sanitaires du changement climatique par rapport à 2022 révèle une soif croissante d’information sur ces enjeux. Ce chiffre est particulièrement significatif car il indique une démarche active des citoyens pour comprendre les implications sanitaires du dérèglement climatique.

Dans la sphère académique, l’augmentation de 7,4% du nombre d’articles scientifiques consacrés aux liens entre santé et climat en 2023 témoigne d’un engagement croissant de la communauté scientifique. Cette progression, bien que modeste, contribue à enrichir le corpus de connaissances nécessaire pour guider les politiques publiques et les actions de terrain.

🔴 L'engagement institutionnel : entre avancées et insuffisances
Le niveau d’engagement politique révèle des disparités préoccupantes. Si 35% des gouvernements ont abordé la question des liens entre santé et climat dans leurs déclarations à l’Assemblée générale de l’ONU en 2023, ce chiffre traduit aussi que près des deux tiers des pays n’intègrent pas encore cette dimension cruciale dans leur discours diplomatique. Plus préoccupant encore, moins de la moitié des nouvelles Contributions Déterminées au niveau National (CDN) – les engagements climatiques centraux de l’Accord de Paris – mentionnent explicitement la santé.

Du côté du secteur privé, on observe une dynamique plus encourageante : 60% des entreprises adhérant au Pacte mondial des Nations Unies intègrent désormais les dimensions sanitaires du changement climatique dans leurs rapports. Ce chiffre, qui représente une majorité significative des acteurs économiques engagés dans cette initiative internationale, suggère une prise de conscience croissante du monde des affaires quant aux implications sanitaires de leurs activités.

Cette analyse nuancée de l’engagement sociétal souligne un paradoxe : alors que les preuves scientifiques des impacts sanitaires du changement climatique n’ont jamais été aussi robustes et que l’intérêt du public grandit, la traduction politique de ces enjeux reste insuffisante. Ce décalage entre la reconnaissance du problème et sa prise en charge effective par les institutions politiques constitue un défi majeur pour les années à venir, appelant à une mobilisation accrue de tous les acteurs de la société.

❇️ Conclusion et Implications

Le rapport Lancet Countdown 2024 lance un signal d’alarme sans équivoque : l’année 2023 marque un tournant dramatique dans l’impact du changement climatique sur la santé mondiale. Les records battus en cascade – de la mortalité liée à la chaleur aux pertes économiques – ne sont plus de simples statistiques mais une réalité qui affecte déjà profondément les populations les plus vulnérables.

Malgré quelques avancées encourageantes, comme l’intégration historique de la santé lors de la COP28 et l’engagement croissant du secteur privé, l’écart reste considérable entre l’ampleur des défis et l’insuffisance des réponses actuelles. La persistance des subventions aux énergies fossiles (1,4 billion de dollars en 2022) illustre le paradoxe d’un monde qui finance encore massivement les causes de sa propre vulnérabilité sanitaire.

L’urgence d’une action transformatrice n’a jamais été aussi claire. Elle exige une accélération massive de la transition énergétique, un renforcement significatif des systèmes de santé, particulièrement dans les pays vulnérables, et une réorientation décisive des flux financiers vers des solutions climatiques qui protègent la santé. 2024 offre une fenêtre d’opportunité cruciale pour transformer cette prise de conscience en actions concrètes, avant que les impacts sanitaires du changement climatique ne deviennent irréversibles.

❇️ Les ressources

  • Le rapport The Lancet Countdown 2024

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