| Face aux défis climatiques et énergétiques, l’agriculture française se trouve à la croisée des chemins. Ce secteur stratégique, qui représente 18% des émissions nationales de GES, doit se transformer en profondeur pour concilier décarbonation, résilience et souveraineté alimentaire. The Shift Project propose une feuille de route ambitieuse pour 2050, fruit d’une vaste consultation auprès de 300 acteurs du monde agricole. |
① Un contexte d'urgence et de transformation nécessaire
L’agriculture française fait face à des défis sans précédent qui nécessitent une transformation profonde et rapide du secteur. Représentant 18% des émissions nationales de gaz à effet de serre, le secteur agricole doit réduire ses émissions de 46% d’ici 2050 par rapport à 2015, conformément aux objectifs de la Stratégie Nationale Bas Carbone (SNBC2).
Cette transition s’inscrit dans un contexte particulièrement complexe :
- Une vulnérabilité croissante aux changements climatiques
- Une forte dépendance aux ressources fossiles et aux importations étrangères
- Un impératif de préservation de la souveraineté alimentaire nationale
- Un besoin de garantir la viabilité économique des exploitations
🔶 Une démarche collaborative d'envergure
Le projet, mené sur 18 mois, s’est appuyé sur une consultation massive impliquant :
- Plus de 150 organisations (organisations professionnelles, instituts techniques, institutions, associations)
- Une « Grande consultation des agriculteurs » ayant recueilli plus de 7700 réponses
- La participation de près de 300 personnes, à titre professionnel ou personnel
② État des lieux : un système agricole sous tension
🔶 Une complexité systémique
Le système agricole français se caractérise par une grande diversité de filières animales et végétales interdépendantes. La biomasse agricole, ressource de plus en plus convoitée, sert désormais de multiples usages : alimentation, énergie (biogaz, biocarburants), industrie et biomatériaux.
« La surface agricole représente encore la moitié du territoire national, mais elle est en contraction constante depuis un siècle, au profit des espaces boisés et de l’urbanisation. »
🔶 Des vulnérabilités structurelles
1️⃣ Dépendance énergétique et aux intrants
L’agriculture française souffre d’une double dépendance qui fragilise sa résilience. D’une part, le secteur reste fortement tributaire des énergies fossiles, essentielles au fonctionnement des machines agricoles et à la production d’engrais azotés. Cette dépendance énergétique expose les exploitations à la volatilité des prix et aux risques géopolitiques. D’autre part, la forte dépendance aux importations de matières premières stratégiques, notamment le soja brésilien pour l’alimentation animale et les engrais azotés en provenance de Russie, soulève des questions cruciales de souveraineté alimentaire et de durabilité des pratiques agricoles.
2️⃣ Fragilisation des sols et ressources en eau
Les sols et les ressources en eau subissent une pression grandissante. L’irrigation, qui mobilise 58% des consommations d’eau, principalement en période estivale, pose des défis majeurs de gestion et de partage de la ressource. Cette situation est d’autant plus préoccupante que seuls 10% des surfaces agricoles sont aujourd’hui irriguées, alors que la demande ne cesse de croître. Parallèlement, les pratiques agricoles intensives ont conduit à une dégradation significative de la qualité des sols, les rendant plus vulnérables à l’érosion et moins fertiles, compromettant ainsi leur capacité productive à long terme.
3️⃣ Vulnérabilité climatique
Le changement climatique affecte profondément le secteur agricole de multiples façons. Les rendements et la stabilité des productions sont directement impactés par la multiplication des événements climatiques extrêmes et l’évolution des températures moyennes. Plus inquiétant encore, on observe un déplacement progressif des zones biogéographiques qui remet en question la viabilité de certaines cultures pérennes, comme la viticulture ou l’arboriculture, dans leurs régions traditionnelles. Cette nouvelle donne climatique oblige à repenser en profondeur les systèmes de production et les choix de cultures, tout en anticipant les adaptations nécessaires pour les décennies à venir.
③ Les impacts environnementaux majeurs du secteur
🔶 Un bilan carbone préoccupant
Le secteur agricole présente un profil d’émissions particulier, majoritairement d’origine non énergétique, avec trois sources principales :
- Le méthane (CH₄) issu de l’élevage : 44 MtCO2e
- Les émissions liées aux cultures : 19,7 MtCO2e
- Les engins et moteurs : 10,5 MtCO2e
Les émissions territoriales ont certes diminué de 16% depuis 1990, principalement grâce à la réduction du cheptel bovin et à une moindre utilisation d’engrais azotés. Cependant, cette baisse reste insuffisante et ne prend pas en compte les émissions indirectes.
🔶 Des impacts écosystémiques multiples
⏩ Une dégradation préoccupante de la qualité de l’eau
L’intensification des pratiques agricoles a entraîné une contamination significative des ressources hydriques. Les nitrates et produits phytosanitaires, massivement utilisés dans l’agriculture conventionnelle, s’infiltrent dans les nappes phréatiques et les cours d’eau, créant une pollution diffuse particulièrement difficile à maîtriser. Cette situation affecte non seulement la qualité de l’eau potable mais perturbe également l’ensemble des écosystèmes aquatiques, créant des déséquilibres qui peuvent persister pendant des décennies.
⏩ Une altération croissante de la qualité de l’air
Le secteur agricole contribue significativement à la pollution atmosphérique, notamment à travers les émissions d’ammoniac (NH3). Ces émissions, principalement issues des pratiques d’élevage et de l’épandage d’engrais, participent à la formation de particules fines particulièrement nocives pour la santé humaine. Par ailleurs, la volatilisation des résidus de produits phytosanitaires constitue une source supplémentaire de pollution atmosphérique, dont les effets sur les écosystèmes et la santé restent encore partiellement méconnus.
⏩ Un paradoxe biodiversité-agriculture qui s’accentue
L’agriculture a historiquement joué un rôle crucial dans la création et le maintien de paysages diversifiés, favorisant une riche biodiversité. Cependant, l’intensification des pratiques agricoles modernes a progressivement érodé cette richesse biologique. La simplification des paysages agricoles, la réduction des rotations culturales et l’usage intensif de pesticides ont conduit à un appauvrissement marqué de la biodiversité, tant au niveau des espèces sauvages que des variétés cultivées. Cette érosion menace désormais les services écosystémiques essentiels à l’agriculture elle-même, comme la pollinisation ou le contrôle naturel des ravageurs, créant un cercle vicieux préoccupant.
④ Les leviers de transformation identifiés
🔶 Décarbonation et évolution des pratiques agricoles
La transformation du secteur nécessite une approche systémique combinant plusieurs leviers :
1️⃣ La réduction de la dépendance aux engrais azotés minéraux : vers une autonomie fertilisante
La transformation des pratiques de fertilisation constitue un levier majeur de la transition agricole. Le développement massif des légumineuses apparaît comme une solution particulièrement prometteuse, avec un potentiel de fixation d’azote atmosphérique remarquable, variant entre 50 et 200 kgN/ha selon les espèces. Cette approche s’accompagne d’une optimisation fine des doses et des pratiques d’épandage, s’appuyant sur des outils de précision et une meilleure compréhension des besoins des cultures. La combinaison de ces pratiques permettrait non seulement de réduire significativement l’empreinte carbone du secteur mais aussi d’améliorer son autonomie stratégique en diminuant sa dépendance aux importations d’engrais.
2️⃣ La transformation des systèmes d'élevage : vers un modèle plus résilient
La refonte des systèmes d’élevage s’articule autour d’une approche systémique ambitieuse. Pour les ruminants, l’accent est mis sur le développement de systèmes plus herbagers, maximisant l’utilisation des prairies permanentes et leur potentiel de stockage carbone. Parallèlement, le rapport préconise un rééquilibrage territorial des élevages de monogastriques pour mieux gérer les effluents et optimiser les circuits d’alimentation. Cette transformation s’accompagne d’une réduction mesurée mais significative des cheptels, avec une diminution moyenne de 27% pour les ruminants, permettant de concilier production alimentaire et objectifs environnementaux.
3️⃣ La décarbonation énergétique : une révolution technique nécessaire
L’ambition de décarbonation énergétique se traduit par un objectif clair : atteindre 100% de machines décarbonées à l’horizon 2050. Cette transition repose sur une approche diversifiée, combinant électrification, utilisation du biogaz et recours aux biocarburants selon les besoins spécifiques des différents types d’engins agricoles. L’agriculture de conservation joue également un rôle crucial dans cette transformation, permettant une réduction spectaculaire de 50% de la consommation de carburant grâce à des pratiques culturales simplifiées et une meilleure gestion des sols. Cette évolution technique s’accompagne d’une réflexion approfondie sur l’organisation du travail et la mutualisation des équipements à l’échelle territoriale.
🔶 Renforcement de la résilience
Plusieurs axes stratégiques ont été identifiés :
- Adaptation des cultures aux nouveaux contextes pédoclimatiques
- Développement de la biodiversité cultivée
- Amélioration de la gestion de l’eau
- Préservation et restauration des sols
⑤ Une vision prospective structurée autour de quatre scénarios pour 2050
🔶 Des scénarios tests aux ambitions contrastées
Le premier scénario, axé sur l’autonomie agricole et alimentaire nationale, privilégie l’autosuffisance alimentaire de la France. Il mise sur une couverture complète des besoins en protéines et en calories par la production nationale, impliquant une réorganisation profonde des systèmes de production et une diminution significative des importations d’aliments pour animaux. Ce scénario nécessite toutefois une réduction conséquente des cheptels ruminants pour atteindre ses objectifs environnementaux.
Le deuxième scénario, centré sur l’indépendance énergétique nationale, explore le potentiel de l’agriculture dans la production d’énergies renouvelables. Il prévoit une production ambitieuse de bioénergies (303.314 GWh), répartie entre biocarburants (56%), biogaz (34%) et autres sources de biomasse, tout en veillant à maintenir un équilibre avec la production alimentaire.
Le troisième scénario, orienté vers la sécurité alimentaire mondiale, maintient une forte capacité exportatrice de la France, notamment en céréales. Il vise une performance nourricière remarquable tout en adaptant les systèmes de production aux contraintes environnementales, avec une répartition équilibrée entre protéines animales (38%) et végétales.
🔶 Le quatrième scénario, de conciliation : une synthèse pragmatique
Face aux compromis nécessaires mis en évidence par les scénarios tests, le rapport propose un scénario de conciliation qui cherche à équilibrer les différents objectifs. Cette approche pragmatique combine :
- Une stratégie de décarbonation ambitieuse mais réaliste, visant 48 MtCO2e d’émissions directes en 2050
- Une évolution différenciée des cheptels selon les filières (-20% à -35%), tenant compte des spécificités territoriales et des besoins alimentaires
- Un développement massif des légumineuses et des pratiques agroécologiques
- Une optimisation du potentiel de stockage carbone (entre 29,9 et 53,3 MtCO2e)
Ce scénario de conciliation se distingue par sa recherche d’équilibre entre impératifs environnementaux, sécurité alimentaire et viabilité économique des exploitations, tout en maintenant une capacité d’exportation stratégique, particulièrement sur les céréales.
⑥ Recommandations stratégiques et mise en œuvre
🔶 Un nouveau contrat entre agriculture et société
La transformation du secteur agricole nécessite un engagement sociétal fort et une redéfinition du cadre économique. Les agriculteurs ne peuvent porter seuls le poids de cette transition, comme en témoigne un chiffre éloquent : plus de 90% des agriculteurs se disent prêts à accélérer leur transition vers des pratiques agroécologiques, mais font face à des freins principalement économiques.
🔶 Recommandations structurelles
1️⃣ Au niveau national
- Clarification des objectifs stratégiques et accélération de la planification
- Développement d’un plan de souveraineté en engrais
- Accompagnement de la décarbonation des installations agricoles
- Protection contre la concurrence internationale déloyale
2️⃣ Au niveau des compétences et de la recherche
- Capitalisation sur l’intelligence collective des agriculteurs
- Intensification de la formation initiale et continue
- Planification de la restructuration de l’emploi agricole
- Approfondissement de la recherche sur les vulnérabilités climatiques
3️⃣ Au niveau territorial
- Planification locale cohérente avec les objectifs nationaux
- Organisation des arbitrages sur l’usage des ressources
- Accompagnement des coopératives dans la structuration de nouvelles filières
- Soutien à la transition des productions à risque climatique
🔶 Mesures économiques prioritaires
La transformation du secteur agricole nécessite une refonte profonde des mécanismes économiques qui le sous-tendent.
- Au cœur de cette réforme, la question de la rémunération des agriculteurs apparaît comme fondamentale. Le rapport préconise l’instauration d’un système de prix qui reflète véritablement la qualité environnementale des productions. Cette approche novatrice vise à valoriser financièrement les efforts des exploitants qui s’engagent dans des pratiques respectueuses de l’environnement, créant ainsi une incitation économique directe à la transition écologique.
- Face aux aléas croissants du marché agricole, le développement de mécanismes de protection contre la volatilité des prix s’avère crucial. Ces dispositifs pourraient prendre la forme de contrats à long terme, de fonds de stabilisation ou encore d’assurances adaptées aux nouveaux risques climatiques. L’objectif est de garantir aux agriculteurs une visibilité financière suffisante pour s’engager sereinement dans la transformation de leurs pratiques.
- La mise en place de contrats de transition agroécologique pluriannuels constitue une innovation majeure proposée par le rapport. Ces contrats, établis entre les agriculteurs, les pouvoirs publics et potentiellement d’autres acteurs de la filière, permettraient de sécuriser le revenu des exploitants pendant la période critique de transition vers des pratiques plus durables. Ils pourraient inclure des objectifs progressifs, des accompagnements techniques et des garanties financières.
- Enfin, le renforcement des dispositifs de rémunération des services environnementaux vise à reconnaître et valoriser le rôle crucial des agriculteurs dans la préservation des écosystèmes. Cette approche systémique considère l’exploitation agricole non plus seulement comme une unité de production, mais comme un acteur essentiel de la conservation de la biodiversité, de la séquestration du carbone et de la gestion durable des ressources naturelles.
Ces mesures économiques forment un ensemble cohérent visant à créer les conditions financières nécessaires à une transition agroécologique réussie, tout en garantissant la viabilité économique des exploitations agricoles françaises.
⑦ Les ressources
la page TheShiftproject sur le rapport « Pour une agriculture bas carbone, résiliente et prospère »
En savoir plus sur REPÈRES RSE
Subscribe to get the latest posts sent to your email.
