| Sur 3 jours, nous publions une synthèse des 3 premiers volets de l’enquête proposée par le journal Le Monde « Minerais – la ruée vers l’Afrique » En quelques mots: Dans une série d’articles publiés par Le Monde, le continent africain est placé sous les projecteurs comme l’épicentre d’une nouvelle ruée vers les minerais stratégiques, essentiels à la transition énergétique et numérique mondiale. L’épisode 1, intitulé « Du cuivre au cobalt, la course aux trésors stratégiques du sous-sol de l’Afrique », pose les bases de cette dynamique en explorant les enjeux géopolitiques, économiques et sociaux liés à l’exploitation des ressources minières du continent. Avec près d’un tiers des réserves mondiales de minerais critiques comme le cobalt, le manganèse ou le graphite, l’Afrique attire les convoitises des grandes puissances, notamment la Chine, qui domine la chaîne de valeur de ces matériaux. Cependant, cette abondance de richesses s’accompagne de défis majeurs : infrastructures défaillantes, corruption, conflits armés et impacts environnementaux. Demain et après demain: L’épisode 2, « En Zambie, le coût environnemental ‘abyssal’ de la transition verte », montre les impacts dévastateurs de l’exploitation minière sur les populations locales et l’environnement, notamment dans la région de la Copperbelt, où les émissions toxiques et la pollution des sols menacent la santé et les moyens de subsistance des habitants. Enfin, l’épisode 3, « En République démocratique du Congo, la mine de coltan de Rubaya condense les problèmes de la région », explore les tensions géopolitiques et économiques autour de la mine de coltan de Rubaya, où les conflits armés et les luttes pour le contrôle des ressources illustrent les enjeux complexes de cette course aux minerais stratégiques. |
Episode 3 : En RDC, la mine de coltan de Rubaya condense les problèmes de la région
- Episode 3 – En République démocratique du Congo, la mine de coltan de Rubaya condense les problèmes de la région
La mine de coltan de Rubaya, située en République démocratique du Congo (RDC), cristallise les tensions géopolitiques et économiques qui secouent la région depuis des décennies. Ce 3ème volet de l’enquête publiée par Le Monde explique comment cette mine, riche en coltan, un minerai essentiel pour l’industrie numérique, est devenue un enjeu stratégique majeur, notamment entre la RDC et le Rwanda. L’épisode démonte les dynamiques complexes qui alimentent ce conflit, et évoque les échecs des tentatives de régulation et les conséquences humaines et économiques de cette situation.
1. Contexte de convoitise et de guerre
Les ressources naturelles de la RDC, pays aussi vaste que l’Europe, ont toujours suscité des convoitises. Si, au XXe siècle, le caoutchouc et le cuivre enrichissaient les colons belges, l’ère numérique a vu l’essor d’une nouvelle ruée vers les minerais stratégiques comme le cobalt, le lithium et le coltan. La mine de Rubaya, située dans la région instable du Nord-Kivu, illustre parfaitement cette dynamique. Depuis novembre 2021, cette zone est en proie à une guerre ouverte entre la RDC et le Rwanda, où les groupes armés, comme le M23, jouent un rôle central.
En avril 2024, le Rwanda, via le M23, a pris le contrôle de la mine de Rubaya, qui produirait entre 20 % et 30 % du coltan mondial. Cette prise de contrôle n’est pas anodine. Comme le souligne Yvette Mwanza, présidente de la chambre des mines du Nord-Kivu, « on ne fait pas la guerre au Nord-Kivu sans s’intéresser à ses richesses ». Derrière cette guerre se cache une lutte pour le contrôle des ressources, essentielles pour financer les conflits et alimenter les chaînes d’approvisionnement mondiales.
2. Rôle du M23 et influence Rwandaise*
Le M23, un mouvement rebelle principalement composé de Tutsi congolais, est souvent perçu comme un paravent pour l’armée rwandaise. Selon des rapports de l’ONU, entre 3 000 et 4 000 soldats rwandais opèrent dans le Nord-Kivu, équipés et disciplinés, ce qui leur permet de dominer militairement la région. En prenant le contrôle de Rubaya, le M23 a intégralement « rwandisé » la filière d’écoulement du coltan, écartant les entreprises congolaises et consolidant le contrôle rwandais sur cette ressource stratégique.
Cette situation a des répercussions économiques majeures. Yvette Mwanza, également à la tête de la société de négoce Kivu Mineral Resources, déplore cette perte de contrôle : « On ne veut pas financer les groupes armés en leur achetant le coltan ». Pourtant, le coltan extrait à Rubaya, bien que considéré comme un « minerai de guerre », est difficile à tracer. Il est mélangé à d’autres sources dans les fonderies rwandaises, ce qui le « blanchit » et le rend acceptable sur le marché international.
3. Système de certification défaillant
Les failles du système de certification des minerais en RDC sont importantes. Avant même la prise de contrôle par le M23, ce système était jugé insuffisant. Yvette Mwanza critique le manque de coopération régionale pour moraliser le secteur : « Il ne serait pas inutile que le Conseil de sécurité de l’ONU pose des questions aux entreprises rwandaises qui profitent du système ».
Les chiffres parlent d’eux-mêmes : entre 2022 et 2023, les exportations rwandaises de coltan ont doublé, passant de 100 à 200 tonnes par mois, une augmentation directement liée à l’exploitation de Rubaya. Cette opacité, bien que dénoncée, persiste en raison des intérêts économiques en jeu. Comme le note un expert onusien, « la différence vient de Rubaya ».
4. Conséquences humaines et économiques
La prise de contrôle rwandaise a dopé l’activité à Rubaya, mais au détriment des acteurs locaux. Selon les experts de l’ONU, la production de coltan à Rubaya a atteint 150 tonnes par mois entre mai et septembre 2024, tandis que la production officielle enregistrée par la division minière du Nord-Kivu chutait à 10,7 tonnes. Cette augmentation s’explique par une meilleure rémunération des travailleurs et des infrastructures réhabilitées par les Rwandais.
Cependant, cette prospérité apparente cache une réalité plus sombre. La mine, autrefois pourvoyeuse de fonds et d’emplois pour Goma, ne bénéficie plus à la population locale. Alexis Shinja, chargé de l’observatoire de la société civile pour les minerais, regrette : « L’argent ne circule plus ». Les revenus générés par l’exploitation illégale, estimés à 800 000 dollars par mois pour le M23, financent la rébellion et alimentent le conflit.
5. Tentatives de régulation et limites
Face à cette situation, les autorités congolaises ont tenté de réagir. En décembre 2024, l’État congolais a déposé des plaintes contre les filiales belge et française d’Apple, accusées de « recel de crimes de guerre » et de « blanchiment de faux ». Ces plaintes visent à responsabiliser les entreprises internationales qui utilisent des minerais extraits illégalement en RDC. Cependant, ces initiatives semblent insuffisantes pour endiguer le problème. Comme le note John Banyene, homme d’affaires de Goma, « le système de certification des minerais n’était pas satisfaisant ». La complexité des chaînes d’approvisionnement et l’opacité des transactions rendent difficile toute tentative de régulation efficace.
6. Cycle de violence et d’exploitation
La mine de Rubaya incarne un cycle de violence et d’exploitation qui se perpétue depuis des décennies. Le dernier propriétaire officiel des carrés miniers, Edouard Hizi Mwangachuchu, a été condamné à la peine capitale pour trahison, dans un procès jugé inéquitable. Son arrestation en 2023 a marqué la fin d’une époque où les intérêts congolais avaient encore une emprise sur la mine. Aujourd’hui, Rubaya est totalement hors de portée des groupes d’intérêt congolais, consolidant le contrôle rwandais sur cette ressource stratégique.
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