| En quelques mots: J’ai choisi aujourd’hui de vous proposer les scénarios prospectifs de la société Shell. Evidemment, étant partie prenante dans les énergies fossiles, on sera attentifs à bien relativiser les postulats et propositions de ces scénarios, mais l’exercice est passionnant. C’est en effet plutôt rare que l’on puisse prendre part à l’exercice interne d’une telle société. Synthèse donc du rapport The 2026 energy security scenarios – challenges to the transition de Shell. Le rapport Shell Scenarios 2026 acte lui aussi, comme le fait Copernicus cette année dans son rapport climatique, la fin de l’innocence climatique. Dans un monde fracturé par la « polycrisie », la sécurité nationale et la résilience économique ont supplanté la coopération internationale nécessaire pour sauver l’objectif de 1,5°C. À travers trois scénarios — Archipelagos (fragmentation), Surge (accélération technologique) et Horizon (rigueur normative) — Shell décrit une transition énergétique chaotique, où l’Intelligence Artificielle joue le rôle d’accélérateur à double tranchant et où le gaz naturel s’impose comme la clé de voûte de la sécurité mondiale. Une lecture lucide, parfois cynique, qui confirme que si le pic des fossiles est proche, leur déclin sera long, coûteux et géopolitiquement explosif. Alors, cela vous donne envie de vous y plonger? |
La ressource
🔗 Shell – 2026-01 – The 2026 energy security scenarios – challenges to the transition
Sommaire
Quelques mots personnels avant de démarrer
On peut critiquer ici mon choix de parler de ce rapport de Shell alors que la société fait partie des grands de l’énergie fossile. Mais je l’assume tant ce travail mérite pour moi exposition. Pourtant, j’ai ajouté quelques notes NDLR dans la synthèse pour mettre en évidence des propos qui n’engagent que Shell. Et puis, voici quelques questions complémentaires:
- Le Pari Risqué du Techno-Solutionnisme : Le rapport mise énormément sur la Capture et le Stockage du Carbone (CCS) et la Capture Directe (DAC) pour justifier le maintien des fossiles dans le mix énergétique post-2040. C’est un pari colossale sur des technologies qui, à ce jour, n’ont pas encore prouvé leur viabilité économique à l’échelle du milliard de tonnes. Cela permet implicitement de valider une stratégie de « business as usual » pour l’amont pétrolier et gazier. Mais lisez le rapport que je proposais hier de l’Institut et facultés des actuaires d’Oxford. Il dit la même chose pour d’autres raisons: il faut accélérer et nous en avons besoin, parce que nous sommes à la dérive.
- La Normalisation du Dépassement (Overshoot) : En classant le scénario 1,5°C (Horizon) comme « normatif » (c’est-à-dire un idéal à atteindre) face aux scénarios « plausibles » (Archipelagos et Surge) qui mènent vers 2°C ou plus, Shell prépare les esprits à l’échec de l’Accord de Paris. C’est une forme de réalisme, certes, mais qui peut aussi s’interpréter comme un désengagement moral : « nous vous avions prévenus que le monde n’était pas prêt ».
- Le Gaz, Pivot Indétrônable ? L’insistance sur le gaz naturel (GNL) comme partenaire indispensable des renouvelables masque les risques de fuites de méthane et la possibilité d’actifs échoués. Le rapport tend à minimiser le potentiel des alternatives de stockage (batteries longue durée, hydrogène) et sanctuarise de fait la place du gaz.
- La Guerre des Métaux : Le passage d’une dépendance aux hydrocarbures à une dépendance aux métaux critiques (lithium, cuivre, cobalt) crée une nouvelle carte des vulnérabilités. La Chine, en maîtrisant le raffinage de ces métaux, détient une « arme énergétique » aussi puissante que l’OPEP au XXe siècle.
- L’Injustice Climatique comme Facteur de Conflit : Les scénarios Archipelagos et Surge impliquent que le Sud Global subira de plein fouet les coûts physiques du changement climatique sans bénéficier de la solidarité financière du Nord. Cela ne mènera pas seulement à des crises humanitaires, mais à des conflits migratoires et sécuritaires majeurs que le rapport effleure à peine.
- La Résilience au-delà du Carbone : La focalisation sur le $CO_{2}$ occulte d’autres limites planétaires, notamment l’eau douce ou la biodiversité. La production d’hydrogène vert, l’extraction minière et le refroidissement des data centers (IA) sont très gourmands en eau. Dans un monde plus chaud, la compétition entre énergie et agriculture pour l’eau pourrait devenir le prochain grand cygne noir.
En quelques mots
Le rapport prospectif de Shell pour 2026 part d’un monde en proie à une « polycrisie » où la sécurité nationale supplante désormais la coopération climatique internationale. Trois trajectoires se dessinent pour eux :
- un monde fragmenté et protectionniste (Archipelagos),
- une course à la croissance dopée par l’intelligence artificielle (Surge),
- ou un chemin normatif ambitieux mais de plus en plus étroit vers les objectifs de Paris (Horizon).
Les émissions de $CO_{2}$ ne baissent pas encore, et le pic des énergies fossiles, bien qu’imminent (avant 2035), laisse place à une résilience du charbon et du gaz bien plus longue que prévu. L’IA apparaît comme le grand « game changer », capable d’accélérer l’efficacité mais au prix d’une demande électrique exponentielle.
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