| En quelques mots : Synthèse d’un rapport de RMI (Rocky Mountain Institute) de septembre 2025 « Recalibrating the Role of Banks in the Energy Transition » Ce rapport du RMI marque un tournant intellectuel majeur : il acte la fin de l’innocence pour la finance climatique. Après une décennie focalisée sur la pression normative, les promesses de neutralité carbone et la transparence (le « disclosure »), le constat est amer : les capitaux n’affluent pas assez vite là où ils sont critiques, et l’économie réelle ne se décarbone pas au rythme nécessaire. RMI appelle à un « recalibrage » urgent : cesser de voir les banques comme des substituts aux politiques publiques ou des agents moraux, pour les réhabiliter dans leur fonction première d’acteurs commerciaux rationnels. L’enjeu pour les banques est de faire des deals rentables qui décarbonent réellement plutôt que de montrer qu’elles sont « vertes ». C’est un appel au pragmatisme transactionnel contre l’idéalisme du reporting. |
Mon avis sur ce rapport
Ce travail de RMI est extrêmement intéressant. Ses propositions sont à écouter avec les deux oreilles. D’une part il y a de véritables propositions, d’autre part une demande sérieuse de régulations. Pour autant, il botte un peu trop en touche concernant la responsabilité des banques, et jette un peu vite le bébé-reporting avec l’eau du bain.
- L’argument central est de dire « Nous, banques, sommes prêtes à financer, mais les États ne créent pas les conditions de rentabilité (prix du carbone, garanties, etc.). ». C’est techniquement vrai, mais politiquement hypocrite. Les banques sont parmi les architectes de l’impuissance publique qu’elles dénoncent. Par le biais de lobbying contre les ratios de capitaux plus stricts sur les actifs fossiles (le fameux « One-for-One » proposé par le comité de Bâle) ou contre des taxonomie trop contraignantes. Il y a une schizophrénie à réclamer des « politiques habilitantes » (subventions, de-risking public) d’un côté, tout en combattant toute régulation contraignante qui rendrait de facto les actifs bruns moins rentables. Le rapport passe sous silence cette responsabilité politique des banques (Corporate Political Responsibility) : elles ne sont pas des spectatrices passives des règles du jeu, elles en sont les co-rédactrices.
- Il est facile aujourd’hui pour RMI (et les banques) de dire « le reporting ne sert à rien, passons aux deals ». Mais il faut rappeler pourquoi nous avons eu dix ans de reporting volontaire (TCFD, etc.) : c’était précisément la stratégie du secteur financier pour éviter la régulation dure. Le deal implicite était : « Laissez-nous nous autoréguler par la transparence, le marché corrigera ». Maintenant que la preuve est faite que l’autorégulation ne marche pas (les émissions montent), au lieu d’accepter la conclusion logique (il faut donc contraindre les flux), le rapport propose une pirouette : abandonner l’exigence de surveillance pour revenir au « business as usual », mais peint en vert. Jeter le reporting avec l’eau du bain revient à casser le thermomètre au moment où la fièvre monte, sous prétexte qu’il ne soigne pas la maladie. C’est une stratégie d’opacification : si on arrête de compter les « émissions financées » parce que c’est imparfait, on perd le seul levier de pression publique restant.
- Le rapport brandit le « devoir fiduciaire » (l’obligation de profit) comme une loi de la physique, intangible et sacrée. C’est une vision purement néolibérale et court-termiste du droit. En réalité, pour des banques systémiques (« Too Big To Fail »), le véritable devoir fiduciaire devrait être la préservation du système économique global. En finançant des projets fossiles rentables à court terme, elles détruisent les conditions de rentabilité à long terme de tous les autres actifs (assurabilité, stabilité sociale, chaînes d’approvisionnement). Se réfugier derrière la « rentabilité immédiate » est une faute intellectuelle pour des « Universal Owners » (détenteurs universels). Le rapport valide l’idée que la banque a le droit de privatiser les profits de la transition tout en socialisant les risques climatiques qu’elle continue d’alimenter par ailleurs.
- Enfin, quand le rapport parle de « système habilitant » et de « blended finance » (finance mixte), il demande concrètement que l’argent public (États, Banques de développement) prenne en charge les risques des premières pertes pour que les banques privées puissent investir avec une rentabilité garantie. C’est la définition même du capitalisme de connivence : les banques veulent être des « acteurs commerciaux » libres quand il s’agit de distribuer des dividendes, mais demandent à l’État de « dérisquer » leurs investissements dès que c’est compliqué. Si le secteur public doit assumer les risques de la transition, pourquoi le secteur privé devrait-il en capter les bénéfices financiers ?
Face à la montée des périls climatiques et à la menace d’une régulation coercitive, le secteur bancaire, via ce type de réflexion, tente de re-négocier son contrat social : « Ne nous obligez pas à arrêter le fossile (ça rapporte trop), mais payez-nous pour commencer le vert (c’est trop risqué). »
Il y a donc certainement un juste milieu à trouver. le reporting est le thermomètre extrêmement utile déjà assez détricoté, et la régulation doit maintenant suivre sans enlever la responsabilité intrinsèque des acteurs économiques à conserver un système économique à long terme. L’Etat (souvent jugé en ces temps inutile) ne doit pas être la vache à lait d’une rentabilité certes nécessaire, mais bien un incitateur à la prise de responsabilité.
Les ressources
🔗 RMI – 2025-09 – Recalibrating the Role of Banks in the Energy Transition
🔗BloombergNEF Finds Global Energy Transition Investment Reached Record $2.3 Trillion in 2025, Up 8% from 2024
Sommaire
Avant-propos : La finance climatique à la croisée des chemins
Nous vivons un moment de bascule, une « inflexion » critique où les bonnes intentions de la dernière décennie se fracassent contre le mur de la réalité technique, économique et politique. Le RMI indique que si les banques ont opéré une mue interne spectaculaire – gouvernance revue, équipes formées, stratégies Net-Zero déployées -, l’impact tangible sur l’économie réelle reste décevant, voire limité. Les émissions mondiales continuent de grimper, et le déploiement des infrastructures propres affronte des vents contraires de plus en plus violents.
L’erreur originelle a peut-être été de croire que la finance précéderait l’économie. Or, les banques ne sont ni des « agents moraux », ni des substituts aux politiques publiques défaillantes ; ce sont des acteurs commerciaux contraints par des devoirs fiduciaires stricts et la nécessité de rentabilité. Le rapport suggère que nous avons passé trop de temps à établir les cadres de reporting et pas assez à comprendre ce qui empêche concrètement une transaction de se faire. Pour éviter que la prochaine décennie ne soit qu’un « réarrangement de chaises longues » sur le pont d’un navire en difficulté, il faut impérativement passer d’une logique de métriques à une logique de résultats et de deals. L’ambition climatique doit cesser d’être une contrainte externe pour devenir le moteur même de la création de valeur bancaire.
Comment en sommes-nous arrivés là ? La grande illusion des attentes normatives
Avant de tracer une nouvelle voie, le rapport décrit la genèse de l’impasse actuelle. En 2024, bien que 74 % des grandes institutions financières affichent des engagements Net-Zero, le secteur navigue dans un brouillard dense, confus par plus de 200 cadres et standards de reporting différents. Cette situation est le fruit de trois « attentes » successives qui ont structuré la réponse bancaire au défi climatique, et dont les limites apparaissent aujourd’hui au grand jour.
L’illusion du banquier-pilote
Tout a commencé en 2015, avec l’Accord de Paris et le célèbre discours de Mark Carney sur la « tragédie des horizons ». L’idée s’est imposée que les banques pouvaient — et devaient — jouer un rôle de premier plan, non plus en gérant leurs propres ampoules, mais en pilotant les émissions de leurs clients via l’article 2.1(c) de l’Accord de Paris. Cette injonction a déplacé le projecteur vers l’impact environnemental des portefeuilles, créant une pression immense pour que les banques influencent l’économie réelle, une mission pour laquelle elles n’étaient pas nécessairement outillées.
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Une réflexion sur “Comment débloquer le financement de la transition par les banques: régulation et rentabilité contre reporting – par RMI”
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