| Synthèse du rapport de l’European Union Institute for Security Studies (EUISS) – 2026-03 – Chaillot papers – China – A fragile power – How Europe can use its economic leverage over Beijing |
En quelques mots
Beijing n’agit plus depuis la force — elle agit depuis la peur. Derrière les 30% de part mondiale dans la production manufacturière, la rhétorique du « grand rajeunissement » et les exercices militaires autour de Taiwan, se dissimule une économie structurellement fracturée : croissance réelle probablement inférieure à 2,5% d’ici dix ans, secteur immobilier sinistré représentant 80% du patrimoine des ménages, dette publique frôlant 100% du PIB, chômage jeune réel possiblement supérieur à 50%. Le modèle de développement chinois — cheap labour, investissement massif en infrastructure, export à prix cassés — est en fin de cycle, et le prochain Plan quinquennal ne signale aucune rupture.
La réponse du PCC à cette impasse n’est pas la réforme. C’est le contrôle renforcé sur l’économie, les médias, la société et l’appareil politique — quitte à sacrifier l’efficacité allocative sur l’autel de la stabilité régimentaire. C’est le nationalisme offensif comme substitut à la promesse de prospérité — Xi Jinping, qui encourageait la jeunesse à « oser rêver » avant 2018, l’exhorte désormais à « avaler l’amertume ». Et c’est la création délibérée de dépendances asymétriques chez ses partenaires commerciaux : domination manufacturière projetée à 45% de la production mondiale en 2030, verrouillage technologique via les standards BRI, weaponisation des terres rares. Un acteur acculé ne devient pas accommodant — il devient coercitif.
Pour l’Europe, cette fragilité n’est pas une bonne nouvelle, mais c’est une opportunité à saisir maintenant ou jamais. La Chine dépend encore du marché unique européen — seul espace d’exportation à fort pouvoir d’achat qui ne se ferme pas — et de technologies européennes que le prochain Plan quinquennal cherche précisément à substituer. BYD réalise une marge de 13 000€ par véhicule en Europe contre 1 300€ en Chine. Les co-publications scientifiques sino-européennes dépassent les sino-américaines depuis 2022. Ces dépendances sont réelles, documentées — et temporaires.
Or Beijing a fait un pari simple et jusqu’ici gagnant : l’Europe ne weaponisera jamais l’accès à son marché. Paralysée par la peur de la rétorsion, l’UE traite la diplomatie comme une fin en soi plutôt que comme un instrument au service d’intérêts définis. Résultat : chaque année d’inaction transfère du levier de Bruxelles vers Beijing, accélérant une désindustrialisation dont 55% de la production manufacturière européenne pourrait faire les frais à moyen terme.
Ce rapport est un appel à rompre avec cette posture. Non par idéologie, non par alignement réflexe sur Washington, mais par calcul d’intérêt rationnel : construire des chokepoints technologiques européens, faire de la diversification — et non du reshoring illusoire — le paradigme de dérisking par défaut, réformer l’Instrument anti-coercition pour le rendre crédible et déployable, et pratiquer enfin une diplomatie conditionnelle qui pose des exigences concrètes à Beijing, assorties de conséquences réelles en cas d’échec. La fenêtre est ouverte. Elle ne le restera pas.
La ressource
🔗 European Union Institute for Security Studies (EUISS) – 2026-03 – Chaillot papers – China – A fragile power – How Europe can use its economic leverage over Beijing
Sommaire
Résumé exécutif
La puissance comme masque de la vulnérabilité
La politique étrangère chinoise contemporaine est moins le produit d’une ambition triomphante que d’une anxiété structurelle. La croissance officielle de 5% en 2025 est probablement surévaluée – certains analystes de Rhodium Group la situent déjà dans la fourchette 1-2,4% – et la trajectoire pointe vers un plancher autour de 1% après 2035, lorsque l’urbanisation, dernier moteur démographique, s’essoufflera. C’est une transformation irréversible du modèle de développement chinois.
Face à cette érosion du « dividende de croissance », le PCC opère un double pivot qui redéfinit la nature de sa puissance internationale. D’un côté, la centralisation accrue du contrôle – sur l’économie, les médias, la société civile, le système politique – vise à blinder le régime contre les chocs internes, quitte à sacrifier l’efficacité allocative. De l’autre, un nationalisme de plus en plus offensif sert de substitut à la promesse de prospérité : si le Parti ne peut plus garantir l’ascension sociale, il peut au moins incarner la grandeur nationale. Xi Jinping, qui encourageait la jeunesse à « oser rêver » avant 2018, l’exhorte désormais à « avaler l’amertume ».
Cinq conséquences directes pour l’UE
Ces dynamiques ne restent pas aux frontières chinoises. Le rapport identifie cinq effets de débordement immédiats pour l’Europe :
- un marché chinois qui se referme sur lui-même, réduisant les opportunités pour les exportateurs européens ;
- des surcapacités industrielles exportées à prix cassés qui menacent la compétitivité européenne dans des secteurs allant de l’automobile aux équipements électriques ;
- un approfondissement des dépendances européennes vis-à-vis des importations chinoises qui accroît la vulnérabilité à la coercition économique ;
- un risque sécuritaire dur en Asie de l’Est amplifié par la rhétorique nationaliste sur Taiwan ;
- et une compétition normative accélérée, Beijing cherchant à promouvoir un ordre international plus favorable aux régimes autoritaires.
Un levier européen réel mais décroissant
La vulnérabilité chinoise crée des opportunités pour l’UE, mais seulement si elle agit maintenant. La Chine dépend encore du marché unique européen – seul espace d’exportation à fort pouvoir d’achat qui ne se ferme pas – et de la technologie et recherche européennes, notamment en 6G, données génomiques, capteurs quantiques et équipements de lithographie. Ces dépendances se réduisent activement sous l’effet du Plan quinquennal à venir. L’UE dispose d’une fenêtre d’action, asymétrique et temporaire, qu’elle n’a jusqu’ici pas su saisir.
La réponse proposée s’articule autour de quatre piliers :
- construire des chokepoints technologiques européens plutôt que de s’épuiser à combler des dépendances ;
- faire de la diversification – et non du reshoring coûteux – le paradigme de dérisking par défaut ;
- réformer l’Instrument anti-coercition (ACI) pour le rendre crédible et déployable rapidement ;
- et pratiquer une diplomatie conditionnelle qui pose des exigences concrètes à Beijing, assortie de mesures unilatérales en cas d’échec.
Chapitre 1 — Les vulnérabilités économiques de la Chine : comprendre le ralentissement structurel
Le modèle s’épuise, et ce n’est pas conjoncturel
Pendant trois décennies, la puissance internationale de la Chine a reposé sur deux piliers d’une solidité apparemment indéfectible : un marché intérieur colossal en croissance exponentielle, et une capacité manufacturière exportatrice adossée à une main-d’œuvre abondante, bon marché et de plus en plus qualifiée. Ces deux piliers sont aujourd’hui fissurés. Depuis 2022, la dynamique s’est inversée de manière structurelle – non par accident conjoncturel, mais sous le poids de quatre contraintes qui se renforcent mutuellement et auxquelles le système politique chinois est incapable de répondre sans se réformer en profondeur, ce qu’il refuse précisément de faire.
Le vieillissement démographique : une bombe à retardement déjà amorcée
La première contrainte est démographique, et elle est irréversible. La politique de l’enfant unique a enclenché une spirale que la faible reprise de la fécondité ne compensera pas : la population active chinoise (16-59 ans) a perdu 3,9 millions de personnes entre 2015 et 2019, puis 7,7 millions entre 2020 et 2024. Ce n’est que le début. Lorsque l’urbanisation atteindra son plateau vers 2035 – dernier amortisseur démographique, les travailleurs urbains étant structurellement plus productifs que leurs homologues ruraux – la contraction touchera simultanément les campagnes et les villes, amplifiant la pression sur les systèmes de retraite et de santé déjà sous-financés. Les projections intègrent une perte supplémentaire de 1,3 point de croissance annuelle à partir de ce seuil.
La consommation introuvable
La deuxième contrainte : dans une économie qui a produit la plus grande classe moyenne de l’histoire en une génération, les ménages refusent de consommer. Le taux d’épargne dépasse 40%, et l’effondrement du secteur immobilier – qui représente environ 80% du patrimoine des ménages – a détruit la confiance des consommateurs de manière durable. L’indice de confiance des consommateurs, mesuré par le Bureau national des statistiques, stagnait à 89,5 fin 2025, contre des niveaux proches de 125 avant la crise immobilière. Un responsable d’État interviewé par les auteurs résume l’impasse avec une franchise désarmante : « Quand on donne plus d’argent aux gens, ils l’épargnent simplement. Personne ne consomme. Je n’ai aucune idée de comment résoudre ce problème. »
La raison profonde de cette paralysie est institutionnelle : l’absence d’un filet de protection sociale robuste pousse les ménages à constituer des réserves préventives. Or Xi Jinping nourrit des réserves idéologiques explicites contre ce que les documents officiels nomment le « welfarisme » – en référence aux modèles européens ou latino-américains – et le déficit public approchant 100% du PIB laisse peu de marge fiscale pour y remédier, même si la volonté politique existait.
La dette, le vrai talon d’Achille
La troisième contrainte est financière. La dette publique totale est passée d’un niveau gérable de 73% du PIB en 2017 à environ 100% en 2025 – ce qui, pour un pays au niveau de revenu par habitant de la Chine, est exceptionnellement élevé. Mais le chiffre agrégé masque l’essentiel : le cœur du problème réside dans les gouvernements locaux, dont les véhicules de financement hors bilan (Local Government Financing Vehicles, LGFV) ont accumulé des montages opaques que le FMI peine à quantifier précisément. Le taux officiel de créances douteuses dans le système bancaire est affiché à 1,5% – mais des entretiens confidentiels avec des responsables chinois suggèrent que les autorités elles-mêmes estiment le chiffre réel entre 15 et 20%. Le système bancaire, dominé par des institutions contrôlées par les gouvernements locaux et guidé par des injonctions politiques plutôt que par l’analyse du risque, alloue préférentiellement le crédit aux entreprises d’État malgré leur rentabilité inférieure, creusant un écart croissant entre ressources mobilisées et valeur créée.
Les barrières technologiques extérieures
La quatrième contrainte vient de l’extérieur. Depuis la première administration Trump, Washington a érigé un arsenal de contrôles à l’exportation sur les semi-conducteurs, les technologies quantiques et la biotechnologie, blacklistant des champions technologiques chinois via l’Entity List. La deuxième administration Trump apparaît moins cohérente dans sa stratégie, mais le mouvement de découplage technologique est structurellement ancré et ne sera pas inversé. Ces pressions externes ne font qu’amplifier les fragilités internes, ajoutant une contrainte sur la trajectoire d’innovation à un moment où la Chine tente précisément d’y trouver une sortie de secours.
L’efficacité en chute libre
Le résultat de cette quadruple compression se lit dans un indicateur synthétique : le retour moyen sur capital des entreprises chinoises est en déclin continu. En 2024, les entreprises d’État centrales affichaient un rendement de seulement 5%, les entreprises d’État locales 6%, et même les entreprises privées – historiquement le segment le plus dynamique de l’économie – ne dépassaient pas 8,7%, en baisse sensible sur la période récente. Le taux d’utilisation des capacités manufacturières stagnait à 75% en 2024, signalant des surcapacités massives qui, faute de débouchés domestiques, s’exportent à prix sacrifiés vers les marchés mondiaux – y compris européens.
La réforme structurelle : une sortie de secours condamnée
En théorie, la Chine pourrait inverser cette trajectoire par des réformes profondes : réduction des subventions aux entreprises d’État inefficaces, libéralisation de l’allocation des ressources, investissement dans l’innovation de rupture. En pratique, chacune de ces réformes exigerait un recul du contrôle du Parti sur l’économie – exactement à contre-courant de la direction prise depuis 2012. Le prochain Plan quinquennal, dont l’adoption est en mars 2026, signale une continuité de politique plutôt qu’une rupture. La fenêtre de réforme se referme, et avec elle, la possibilité d’un atterrissage en douceur.
Chapitre 2 — Vers la résilience de crise : comment la Chine répond à ses vulnérabilités
Le contrat social brisé
Depuis la mort de Mao en 1976 et le lancement des réformes de Deng Xiaoping, la légitimité du PCC reposait sur un pacte implicite d’une clarté brutale : le peuple se tient à l’écart de la politique, le Parti lui garantit la prospérité. Ce contrat a fonctionné aussi longtemps que la croissance était suffisamment rapide et visible pour effacer les inégalités de sa propre dynamique. Il se fissure aujourd’hui sous le double poids d’une économie qui ralentit et d’attentes sociales qui, elles, ne ralentissent pas. Le chômage officiel des jeunes atteignait 16,5% en décembre 2025 – mais un responsable chinois interviewé par les auteurs estime que le taux réel pourrait dépasser 50%, une fois intégrés les diplômés sous-employés et ceux qui ont abandonné toute recherche d’emploi. Le gouvernement ambitionne de créer 12 millions d’emplois urbains en 2025 – chiffre qui ne couvre même pas les 12,22 millions de diplômés universitaires attendus cette même année, sans compter les cohortes précédentes.
C’est dans ce contexte que le mème du « lying flat » – né d’un post viral d’un ancien ouvrier d’usine de 31 ans proclamant que « s’allonger, c’est la justice » – a résonné comme un séisme culturel. Les censeurs ont supprimé les discussions en ligne, mais la phrase a survécu, notamment chez les jeunes urbains. Des enseignants des meilleures universités chinoises rapportent qu’entre la moitié et les deux tiers de leurs étudiants suivent un traitement psychologique. C’est un signal systémique sur l’état du moral d’une génération entière, et le PCC le lit comme tel.
Réponse de crise n°1 : le contrôle comme principe de gouvernance
Face à cette fragilisation du contrat social, le PCC n’opte pas pour la réforme mais pour le contrôle. Ce choix, analysé par le rapport se déploie simultanément sur quatre fronts.
Sur le plan économique, la réorientation vers le secteur d’État s’est durcie en doctrine explicite. Les banques d’État reçoivent des « rôles politiques renforcés » – selon la terminologie de Fitch en avril 2025 – qui institutionnalisent le traitement préférentiel des entreprises d’État malgré leur rentabilité inférieure. Des cellules du Parti sont implantées dans les grandes entreprises privées, normalisant la présence du PCC au cœur des décisions d’entreprise. La guidance de 2025 sur le « système d’entreprise moderne aux caractéristiques chinoises » lie explicitement la modernisation de la gouvernance aux objectifs du Parti plutôt qu’aux performances de marché – un glissement sémantique qui dit tout sur la direction prise.
Sur le plan médiatique, la censure est passée d’une logique de campagnes périodiques à une infrastructure permanente. La suppression de plus d’un million de contenus lors de la campagne « Clear and Bright » du Nouvel An 2025, le déploiement en juillet 2025 d’un système d’identité internet centralisé imposant la vraie identité des utilisateurs, et le blocage systématique de mots-clés sensibles sur toutes les plateformes dessinent une architecture de contrôle informationnel qui ne laisse plus de zone grise.
Sur le plan sociétal, la surveillance biométrique se standardise et se codifie juridiquement. De nouveaux règlements sur les images de sécurité publique et la reconnaissance faciale, introduits en 2025, reflètent une normalisation administrative de la collecte de données biométriques. La « gestion en grille » des quartiers urbains – outil d’urgence pendant le Covid – se mue en infrastructure permanente de micro-gouvernance, intégrant surveillance de routine et contrôle de l’information dans la vie quotidienne des résidents.
Sur le plan politique, la re-centralisation s’accélère. Le communiqué de la quatrième session plénière d’octobre 2025 exhortait les cadres à « se rallier au centre avec le camarade Xi Jinping comme noyau ». La campagne anti-corruption, qui a discipliné 983 000 fonctionnaires en 2025, a franchi un seuil supplémentaire en janvier 2026 avec la purge de Zhang Youxia et Liu Zhenli – respectivement vice-président de la Commission militaire centrale et chef d’état-major – signalant que même l’appareil sécuritaire n’est pas à l’abri.
Le paradoxe de cette centralisation : plus le Parti se rend visible dans tous les rouages de la société, plus il devient directement imputable de chaque défaillance. Les crises que l’État-Parti pouvait autrefois attribuer à des acteurs locaux ou institutionnels remontent désormais directement au sommet.
Réponse de crise n°2 : le nationalisme comme substitut à la prospérité
Le second pivot est idéologique. Pendant des décennies, le PCC a cultivé l’image d’une Chine en « montée pacifique », puissance responsable soucieuse de sa réputation internationale. Ce cadrage s’efface au profit d’un nationalisme de plus en plus offensif, fonctionnellement lié à la nécessité de détourner l’attention des griefs économiques intérieurs. Lors du défilé militaire commémorant le 80e anniversaire de la victoire sur le Japon en septembre 2025, Xi Jinping a qualifié le « grand rajeunissement » de la nation d' »irrésistible ». Un chercheur d’un think tank d’État, interviewé par les auteurs, formule l’équation avec une franchise troublante : « Le ralentissement de la croissance s’accompagne de souffrances. Le nationalisme aide à suggérer que des forces étrangères hostiles en sont responsables. »
Ce nationalisme se traduit en actes concrets. Les violations de la ligne médiane du détroit de Taiwan par l’Armée populaire de libération ont atteint 313 jours sur 365 en 2024 – un record – et sont restées à 308 jours en 2025. En décembre 2025, la PLA a conduit des exercices à grande échelle autour de Taiwan simulant des scénarios de blocus et d’encerclement. Une nouvelle loi sur les réservistes élargit discrètement le vivier mobilisable sans augmentation visible des effectifs en ligne. Sur le front économique, les contrôles à l’exportation sur les terres rares – introduits en avril 2025 et étendus en octobre aux technologies associées – illustrent la volonté de weaponiser les dépendances industrielles des partenaires.
Le rapport souligne cependant la nature autopiégeante de ce nationalisme : en élevant les attentes populaires sur la capacité du Parti à « défendre la fierté nationale », il crée une pression vers l’escalade que la rhétorique elle-même peut difficilement contrôler. Le nationalisme est un carburant que le PCC allume, mais dont il ne maîtrise pas entièrement la combustion.
Un régime qui se prépare à la crise plutôt qu’à la croissance
La conclusion du chapitre est peut-être la plus déstabilisante pour les analystes habitués à lire la Chine comme une puissance en expansion linéaire : les politiques décrites ci-dessus ne sont pas des réponses improvisées à la crise post-Covid. Elles ont été mises en place progressivement sur la dernière décennie, en anticipation d’une crise jugée inévitable par le leadership lui-même. Un ancien responsable du Parti, désormais chercheur dans un think tank d’État, résume l’enjeu existentiel perçu par l’appareil : « Si nous nous trompons, notre système connaîtra le même destin que le Kuomintang à Taiwan, l’Union soviétique ou la dynastie Qing. » C’est le prisme à travers lequel Beijing prend ses décisions.
Chapitre 3 — Les conséquences sur le comportement extérieur de la Chine
La fragilité exportée comme instrument de puissance
Les vulnérabilités internes de la Chine, loin de la rendre plus accommodante sur la scène internationale, se transforment en vecteurs de coercition externe. La logique est contre-intuitive mais implacable : un régime qui ne peut plus promettre la prospérité à ses citoyens compense en approfondissant la dépendance des autres à son égard. Beijing ne cherche plus à séduire – elle cherche à rendre son départ inconcevable. Cette stratégie se déploie sur trois fronts interdépendants : la domination manufacturière industrielle, le verrouillage par l’innovation technologique, et l’internationalisation du renminbi.
La domination manufacturière : quand la surcapacité devient une arme
30% de la production mondiale – et la trajectoire pointe vers 45%
La Chine est déjà le premier manufacturier mondial, avec environ 30% de la production mondiale en 2022, contre 6% en 2000. Les projections anticipent 45% en 2030 – un chiffre qui signifie que les quatre plus grands manufacturiers suivants, États-Unis, Japon, Allemagne et Inde réunis, pèseront moins que la Chine seule. Sa part dans les exportations mondiales de biens manufacturés est passée de 3% en 1995 à 20,5% en 2024. Dans les industries stratégiques, la concentration est vertigineuse : 37% du commerce mondial des téléphones, 34,3% des dispositifs semi-conducteurs, 31% des ordinateurs.
Ce qui transforme ces parts de marché en instrument géopolitique, c’est la volonté explicite de Beijing de les weaponiser. La loi sur le contrôle des exportations d’octobre 2020 confère des pouvoirs étendus pour imposer des interdictions ou des quotas sur les biens jugés « stratégiques », incluant – formulation délibérément vague – « les autres biens affectant la sécurité et les intérêts nationaux ». La Chine a également créé sa propre « liste d’entités non fiables », miroir de l’Entity List américaine. Ces instruments ont été activés à plusieurs reprises : contrôles à l’exportation sur les terres rares et aimants permanents en avril et octobre 2025, restrictions sur les biens à double usage vers le Japon en janvier 2026. Ce ne sont pas des incidents isolés – c’est l’activation progressive d’une infrastructure coercitive patiemment construite.
Les facteurs structurels de cette domination
Cinq leviers expliquent cette position dominante.
- L’infrastructure et la concentration géographique d’abord : les provinces du Guangdong, du Jiangsu et du Zhejiang abritent des réseaux denses de fournisseurs de classe mondiale, des ports ultramodernes et des réseaux ferroviaires à grande vitesse qui réduisent les coûts logistiques à des niveaux inégalables.
- La complétude des chaînes d’approvisionnement ensuite : l’industrie de la batterie, par exemple, intègre l’extraction des matières premières, la production de cellules et la fabrication de véhicules électriques dans un continuum vertical que peu de concurrents peuvent répliquer.
- L’économie d’échelle de la main-d’œuvre, historiquement déterminante, se maintient malgré la hausse des salaires grâce à un investissement massif dans la robotique industrielle – la Chine est désormais le premier marché mondial de robots industriels.
- Le soutien étatique multiforme, enfin, va bien au-delà des subventions directes : prêts à taux bonifiés, fonds de guidage gouvernementaux, accès préférentiel au foncier entièrement public, transferts technologiques forcés via les joint-ventures obligatoires.
Signal d’alarme : 23,8% des entreprises industrielles chinoises étaient déficitaires en 2025, contre 10,8% en 2016. La surcapacité n’est donc pas seulement un problème pour les concurrents étrangers – c’est une pathologie interne que le système de subventions maintient artificiellement sous perfusion, au prix d’une allocation de capital de plus en plus déformée.
Le verrouillage par l’innovation : construire des dépendances technologiques irréversibles
37 technologies critiques sur 44 : la Chine mène la course
L’image d’une Chine imitatrice, incapable d’innovation de rupture, appartient au passé. Le pays mène désormais en termes de volume et de qualité de publications de recherche et de brevets accordés dans 37 des 44 technologies critiques identifiées par l’Australian Strategic Policy Institute. Si la nouveauté radicale des brevets chinois reste inférieure aux États-Unis, elle dépasse désormais l’Europe sur ce critère. Les dépenses de R&D manufacturière ont presque triplé en dix ans, avec une concentration sur les secteurs à haute valeur ajoutée : électronique, machines, télécommunications.
Mais l’innovation chinoise crée de la valeur géopolitique non pas tant par sa supériorité intrinsèque que par sa capacité à générer des effets de verrouillage dans les pays tiers. En Afrique, des entreprises chinoises ont construit l’essentiel de l’infrastructure télécoms du continent – câbles, stations de base, réseaux cœur – en y associant des prêts à faible taux d’intérêt et des formations techniques. Ces architectures numériques sont structurellement orientées vers les plateformes chinoises, depuis les câbles jusqu’aux réseaux cœur qui doivent être maintenus et mis à niveau par des entreprises chinoises, conférant à la Chine un levier à long terme sur des pays qui n’ont jamais délibérément « choisi » la dépendance.
Les standards techniques : le levier le plus discret et le plus durable
La recherche économique établit que lorsqu’un standard dominant émerge – particulièrement lorsqu’il est renforcé par des technologies complémentaires – il devient extrêmement difficile à déloger. Beijing le sait et agit en conséquence : dans le cadre de l’Initiative Ceinture et Route, la Chine signe des mémorandums de coopération en matière de standardisation avec ses partenaires et diffuse implicitement ses standards à travers des projets d’infrastructure – y compris les systèmes de signalisation ferroviaire. Ce n’est pas de la coopération technique – c’est de la géopolitique encodée dans des protocoles.
Les freins à l’innovation : une fenêtre d’opportunité pour l’Europe
Le rapport identifie cependant cinq facteurs qui pourraient freiner la dynamique d’innovation chinoise, créant une fenêtre d’opportunité pour les partenaires occidentaux.
- Le marché semi-protectionniste se referme sur lui-même, réduisant l’ouverture qui jadis fertilisait l’innovation.
- Les barrières à la connaissance s’épaississent sous l’effet d’une législation sécuritaire qui décourage les investissements étrangers et la coopération scientifique.
- L’environnement externe se durcit, avec des contrôles d’investissement et des restrictions à la collaboration scientifique croissants en Occident.
- La centralisation excessive du contrôle – illustrée par la création en 2023 de la Commission centrale pour la science et la technologie directement sous Xi – risque de stériliser la flexibilité qui a historiquement nourri l’innovation chinoise.
- Les crackdowns réglementaires sur Alibaba, Tencent ou Didi ont enfin instillé une insécurité entrepreneuriale qui décourage la prise de risque, moteur irremplaçable de l’innovation de rupture.
Le renminbi international : ambition réelle, contraintes structurelles
De 2,15% à 3,75% des paiements SWIFT : une progression réelle, mais partielle
L’internationalisation du renminbi est le troisième pilier de la stratégie chinoise de réduction des dépendances externes – et le plus fragile. La campagne a débuté en 2009, dans le sillage de la crise financière mondiale qui avait révélé la vulnérabilité d’un système monétaire unipolaire dominé par le dollar. La part du RMB dans les paiements mondiaux traités par SWIFT est passée de 2,15% en 2022 à 3,75% fin 2024, plaçant la devise chinoise en quatrième position derrière le dollar (49,12%), l’euro (21,74%) et la livre sterling (6,94%). Dans les transactions transfrontalières chinoises, la part du RMB dans les règlements totaux a atteint 51,3% en 2024, contre 6,7% en 2011.
Ces progrès sont réels, mais ils masquent une limite structurelle révélatrice : bien que le RMB représente environ 50% des règlements des exportations et importations chinoises, il ne sert de devise de facturation que dans environ 10% des cas. Autrement dit, 80% du commerce réglé en RMB continue de référencer des prix en dollars américains — ce qui prive le renminbi de son rôle d’unité de compte, condition sine qua non d’une vraie monnaie internationale.
Le paradoxe des sanctions américaines
Les sanctions américaines ont paradoxalement accéléré l’internationalisation du RMB, en poussant des économies cherchant à réduire leur exposition au dollar – Russie, Iran, mais aussi des pays du Sud global soucieux de diversification – vers les mécanismes de règlement chinois. Le système CIPS (Cross-Border Interbank Payment System) enregistre une croissance de 58% par an sur la dernière décennie. Depuis 2021, la Chine a conclu des accords de règlement en monnaies locales avec l’Indonésie, le Brésil, l’Argentine et la Russie.
Cependant, les obstacles structurels demeurent considérables : contrôles des capitaux persistants, marchés financiers domestiques peu profonds et peu liquides, régime de taux de change géré qui érode la confiance, et faible appétit global pour les actifs chinois – les investisseurs étrangers détiennent environ 17 fois plus d’actifs en dollars américains qu’en RMB. Le renminbi peut soutenir l’influence commerciale régionale de la Chine ; il ne remplacera pas le dollar comme monnaie de réserve mondiale dans un horizon prévisible.
La synthèse : trois piliers, une logique coercitive unique
Ce qui unifie ces trois dimensions – manufacturing, innovation, RMB – c’est une logique commune : la Chine construit délibérément des asymétries de dépendance, se rendant incontournable pour les autres tout en réduisant sa propre exposition. Beijing est le mieux positionné pour extraire de l’influence de ses dépendances manufacturières industrielles – le levier le plus immédiat et le plus opérationnel. L’internationalisation du RMB reste le pilier le plus difficile à concrétiser. Entre les deux, le verrouillage par l’innovation représente le risque le plus insidieux pour l’Europe : diffus, progressif, et potentiellement irréversible une fois les standards et les architectures numériques installés.
Chapitre 4 — Le levier de l’Europe sur la Chine : limité mais réel
Une puissance qui sous-estime ses propres atouts
Il existe une asymétrie cognitive frappante dans la relation UE-Chine : Beijing connaît précisément la valeur du marché européen pour son économie, tandis que Bruxelles continue de sous-estimer le poids de cette dépendance comme instrument de négociation. Ce chapitre démontre que l’Europe dispose d’un levier réel qu’elle choisit, par paralysie stratégique, de ne pas exercer. Un responsable chinois de niveau intermédiaire, interviewé par les auteurs en novembre 2025, formule ce calcul avec une franchise qui devrait faire froid dans le dos à Bruxelles : « Vous l’UE disposez d’un levier économique énorme, mais vous ne l’utilisez pas – ni contre Washington, ni contre nous. »
Une Chine vulnérable est moins propice à la coopération
Le marché européen : irremplaçable dans l’équation exportatrice chinoise
La dépendance de la Chine envers le marché unique européen est structurellement sous-évaluée dans les analyses conventionnelles. La part de l’UE dans les exportations totales chinoises se maintient à environ 15% – stable malgré les turbulences géopolitiques – mais ce chiffre agrégé masque une réalité plus profonde. La part des revenus provenant des marchés étrangers parmi les entreprises chinoises cotées est passée de 3-4% à 15% en 2024 et devrait continuer à croître. Or, depuis mars 2025, les exportations chinoises vers les États-Unis ont chuté d’environ 10 milliards de dollars, tandis que celles vers l’UE progressaient d’environ 3 milliards de dollars sur la même période. L’Europe absorbe une part croissante du flux d’exportation que l’Amérique referme – ce qui accroît mécaniquement la dépendance chinoise envers Bruxelles, précisément au moment où Beijing cherche à la minimiser rhétoriquement.
L’exemple du secteur automobile illustre cette dépendance avec précision. Avant l’introduction des droits de douane européens sur les véhicules électriques importés de Chine, le constructeur BYD réalisait une marge bénéficiaire de près de 13 000 euros sur son modèle Seal U vendu en Europe, contre seulement 1 300 euros sur le marché domestique chinois – un écart d’un facteur dix. Si les droits de douane ont comprimé cette prime européenne, elle demeure substantielle et s’accroît à nouveau avec la dépréciation du renminbi face à l’euro. L’analyse comparative suggère que le cas BYD n’est pas une exception : dans les industries chimiques, les fibres synthétiques, les métaux ferreux et les véhicules à moteur, les marges bénéficiaires se sont contractées entre 2021 et 2025 de manière uniforme sur le marché domestique, rendant les exportations européennes vitales pour la survie financière de pans entiers de l’industrie chinoise.
Cinq effets de débordement négatifs pour l’Europe
La vulnérabilité économique de la Chine génère simultanément cinq externalités négatives directes pour l’UE.
- Le rétrécissement des opportunités de marché en Chine pénalise les exportateurs européens et les entreprises qui y opèrent localement, confrontées à une demande atone et à des exigences croissantes de contenu local.
- Le risque de désindustrialisation s’intensifie : une étude française récente estime qu’environ un quart des exportations européennes et jusqu’à 55% de la production manufacturière domestique de l’UE sont exposés à la concurrence chinoise à moyen terme.
- La capacité de coercition économique de Beijing s’accroît au fur et à mesure que les dépendances européennes s’approfondissent sans réciprocité.
- La probabilité d’un conflit sécuritaire dur en Asie de l’Est augmente sous l’effet du nationalisme de diversion.
- Enfin, la confrontation normative s’accélère, Beijing cherchant activement à promouvoir un ordre international plus favorable aux régimes autoritaires.
La dépendance technologique : un levier qui s’érode mais subsiste
15% de la demande finale chinoise en valeur ajoutée importée de l’UE
La dépendance technologique de la Chine envers l’Europe est moins spectaculaire que sa dépendance commerciale, mais potentiellement plus utilisable comme levier dans une logique de négociation conditionnelle. Malgré les efforts de substitution technologique, l’UE représente encore plus de 15% des importations de valeur ajoutée dans la demande finale chinoise – une part en déclin mais persistante. Au-delà de la lithographie pour la fabrication de semi-conducteurs, dont la dépendance vis-à-vis de ASML est universellement connue, le rapport identifie des niches moins médiatisées mais stratégiquement significatives : l’accès aux données européennes — génomiques en particulier -, la technologie 6G écoénergétique, le captage quantique, la technologie d’exploration spatiale et la coopération sur les standards techniques.
La dynamique de la recherche scientifique co-publiée révèle une tendance structurelle que peu d’analystes ont identifiée : environ 8% de toutes les publications chinoises liées à l’intelligence artificielle, au machine learning et aux big data sont co-signées avec des chercheurs basés en Europe géographique. Cette proportion n’est pas en déclin — elle est stable, voire en légère progression. Plus significatif encore : les co-publications avec des chercheurs européens ont dépassé celles avec des chercheurs américains dès 2022, et 65% de ces publications relèvent des sciences appliquées — intelligence artificielle et télécommunications en tête — qui génèrent les bénéfices commerciaux les plus directs. La dépendance relative de la Chine envers les partenariats de recherche avec les institutions européennes s’accroît donc précisément au moment où la coopération avec les États-Unis se contracte sous l’effet des tensions géopolitiques.
Le pari de Beijing : l’Europe ne weaponisera jamais l’accès à son marché
Une erreur de calcul stratégique que l’UE n’a pas encore corrigée
Le chapitre analyse le positionnement psychologique de Beijing vis-à-vis de l’Europe. Les dirigeants chinois sont parfaitement conscients de leur dépendance envers le marché unique et la technologie européenne – c’est précisément pourquoi le prochain Plan quinquennal double la mise sur l’autosuffisance technologique. Mais ils sont également convaincus que l’UE ne transformera jamais cette dépendance en instrument de pression. Résultat : Beijing estime avoir peu à gagner et peu à perdre dans ses interactions avec Bruxelles, ce qui place l’UE dans une position de négociation structurellement faible. Tant que l’Europe s’abstient de mesures unilatérales, tout échec diplomatique sert les intérêts de Beijing plutôt que ceux de Bruxelles – le statu quo étant précisément ce que la Chine cherche à préserver.
Cette paralysie européenne a une double origine. D’abord, la peur de la rétorsion – réelle, documentée, et légitime – qui inhibe la volonté politique dans les États membres les plus exposés commercialement. Ensuite, une habitude intellectuelle profondément ancrée qui traite la diplomatie comme une fin en soi plutôt que comme un instrument au service d’intérêts définis. Le rapport est explicite sur ce point : l’UE a longtemps fonctionné selon le postulat que l’engagement avec la Chine produirait spontanément de la convergence. Ce postulat est empiriquement réfuté par une décennie de relations qui ont vu les dépendances européennes s’approfondir sans réciprocité et les concessions chinoises se raréfier.
Le temps joue contre l’Europe
Sans ajustement de politique, la dépendance de la Chine envers la technologie européenne diminuera progressivement, tandis que la dépendance européenne envers les exportations et technologies chinoises continuera de croître. La fenêtre d’action se rétrécit. Chaque année d’inaction transfère du levier de Bruxelles vers Beijing. L’UE doit donc agir maintenant – non par idéologie, non par alignement automatique avec Washington, mais par calcul d’intérêt rationnel dans un monde où la coopération sans conditionnalité est devenue une forme structurelle de faiblesse déguisée en vertu diplomatique.
Conclusion — La diplomatie par le levier : la solution proposée
Le coût de l’inaction est plus élevé que celui de l’action
Il n’existe pas de stratégie sans coût face à la Chine. Si l’UE défend activement ses intérêts, elle s’expose à des rétorsions chinoises. Si elle ne fait rien, elle accélère sa propre désindustrialisation. La différence fondamentale entre ces deux options n’est pas la présence ou l’absence de douleur – c’est l’horizon temporel et la nature de cette douleur. Une guerre commerciale temporaire avec Beijing serait douloureuse mais potentiellement réversible. La désindustrialisation progressive de l’Europe est structurellement irréversible. Les chiffres sont éloquents : à moyen terme, 81% de la production manufacturière domestique de la Slovaquie, 78% de celle de la République tchèque, 68% de l’Allemagne, 59% de l’Italie, 50% de l’Espagne et 37% de la France seraient exposés à la concurrence chinoise. La peur de la rétorsion, qui paralyse actuellement la volonté politique européenne, n’est donc pas une raison suffisante pour maintenir le cap — c’est précisément le calcul sur lequel Beijing compte.
Premier pilier : construire des chokepoints technologiques européens
Préserver les dépendances inverses avant qu’elles ne s’évaporent
Plutôt que de s’épuiser à cartographier et combler une liste sans fin de dépendances européennes – exercice aussi coûteux qu’illusoire – le rapport propose un renversement de perspective : identifier les domaines où l’Europe dispose d’une supériorité technologique réelle et investir pour la rendre durable. L’objectif n’est pas l’autosuffisance — chimère inatteignable dans une économie mondialisée – mais la création de chokepoints inverses, c’est-à-dire de positions technologiques dont la Chine ne peut se passer à court et moyen terme.
Pour y parvenir, le rapport préconise la création d’une agence européenne temporaire dédiée à l’excellence technologique, modélisée sur la DARPA américaine ou l’approche de déploiement rapide utilisée pour les vaccins Covid-19 – capable de poursuivre plusieurs stratégies technologiques en parallèle, d’accepter des risques élevés en échange de rendements élevés, et de court-circuiter les lenteurs bureaucratiques habituelles. La plateforme STEP (Strategic Technologies for Europe Platform) pourrait coordonner les financements existants dans cette direction, complétée par le Fonds d’innovation du Système d’échange de quotas d’émission pour les technologies propres, et potentiellement par un Fonds européen de compétitivité dans le prochain cadre financier pluriannuel à partir de 2028.
Ces avancées technologiques doivent être protégées par des contrôles à l’exportation — non pour restreindre indûment les échanges, mais pour préserver l’option de couper l’accès à des concurrents géopolitiques si nécessaire. Un mécanisme de filtrage des investissements sortants doit également être mis en place pour éviter que des technologies clés ne soient transférées vers la Chine via des investissements directs européens plutôt que par les exportations.
Deuxième pilier : la diversification comme paradigme de dérisking
« Buy European » est une impasse — la diversification est la réponse
Le rapport est explicitement critique envers le réflexe « buy European » qui domine actuellement la rhétorique de souveraineté industrielle européenne. Quatre raisons structurelles rendent cette approche insuffisante : elle peut rapidement devenir du protectionnisme déguisé qui ne produit rien ; les ressources financières européennes sont trop limitées pour financer une réindustrialisation comprehensive dans tous les secteurs exposés ; les écosystèmes industriels et technologiques se sont déplacés, les talents sont rares et les coûts de main-d’œuvre et d’énergie restent élevés ; enfin, l’Europe a besoin de l’appui du Sud global pour élever le coût réputationnel de la coercition chinoise, ce qui exige une posture d’investisseur international et non de forteresse protectionniste.
La diversification implique de soutenir les entreprises européennes – et non européennes – qui investissent dans des chaînes d’approvisionnement alternatives dans le Sud global, via des accords d’investissement sectoriels, une expansion du financement Global Gateway, des incitations fiscales pour les entreprises qui diversifient leurs chaînes d’approvisionnement hors de Chine, et des règles de marchés publics interdisant le sourcing unique pour les technologies stratégiques. L’exemple de la production de médicaments génériques — concentrée à 80% en Chine et en Inde, pratiquement impossible à relocaliser en Europe compte tenu des coûts de main-d’œuvre — illustre parfaitement pourquoi la diversification vers des tiers est plus réaliste que le reshoring. Le rapport préconise également d’accélérer la conclusion et la ratification d’accords de libre-échange avec les pays du Sud global, de l’Indonésie à l’Inde aux États du Mercosur.
Troisième pilier : le contrôle de l’escalade
Réformer l’Instrument anti-coercition pour le rendre crédible
L’Instrument anti-coercition (ACI), entré en vigueur en décembre 2023, n’a jamais été activé au moment de la rédaction du rapport. Cette non-utilisation est elle-même révélatrice : un outil de dissuasion qui n’est jamais déployé cesse d’être dissuasif. Le rapport propose deux réformes structurelles pour rendre l’ACI opérationnellement crédible.
La première est un renversement de la règle de vote : plutôt qu’une majorité qualifiée d’États membres soit requise pour activer l’ACI, une majorité qualifiée devrait être requise pour le bloquer lorsque la Commission européenne propose de l’activer en réponse à une coercition économique. Ce renversement de la charge de la preuve politique donnerait à la Commission la capacité de négocier depuis une position de force maximale. La seconde réforme consiste à permettre à la Commission européenne d’appliquer l’ACI à titre provisoire durant la phase d’investigation — actuellement de quatre mois — afin de permettre une réaction immédiate aux menaces, sans attendre la conclusion formelle de l’enquête. L’ACI devrait également inclure la possibilité pour la Commission d’invoquer des contrôles à l’exportation, plutôt que de laisser cette prérogative aux États membres individuels.
L’adoption d’une posture « escalate to de-escalate » — symétrique à celle pratiquée par les États-Unis et la Chine eux-mêmes — envoie un signal fondamental : l’UE est prête à défendre ses intérêts de manière crédible et proportionnée, ce qui crée les conditions d’une négociation réelle plutôt que d’une capitulation progressive.
Quatrième pilier : la diplomatie par le levier
Des exigences réalistes mais substantielles, assorties de conséquences crédibles
Le quatrième pilier est la synthèse des trois précédents : une fois que l’UE aura renforcé ses chokepoints technologiques, diversifié ses dépendances et rendu son arsenal coercitif crédible, elle sera en mesure de pratiquer une diplomatie conditionnelle — posant des exigences concrètes à Beijing, assorties de mesures unilatérales en cas d’échec. Le point de départ devrait être un sommet UE-Chine — le dernier ayant produit une déclaration commune remontait à 2019 — doté d’un mandat robuste porté par une masse critique d’États membres.
Le rapport propose trois exemples concrets d’exigences réalistes mais substantielles. Sur la Russie : l’UE pourrait exiger que Beijing mette fin au transit d’équipements à double usage de fabrication européenne via la Chine vers la Russie, puis progressivement réduire les exportations chinoises de biens à double usage vers Moscou. Si aucun progrès n’est réalisé, l’UE pourrait geler ses exportations d’équipements à double usage vers la Chine aux niveaux de 2021 — une mesure qui imposerait un coût économique tangible, Beijing étant sensible aux sanctions et aux restrictions à l’exportation malgré son alignement idéologique avec Moscou.
Sur les terres rares : plutôt que d’exiger le démantèlement complet du système de licences d’exportation — objectif irréaliste — l’UE devrait négocier un recalibrage vers des licences générales triennales couvrant de larges quantités d’importations pour un groupe étendu d’utilisateurs finaux européens certifiés. Cette approche créerait une prévisibilité des chaînes d’approvisionnement que les arrangements actuels — quelques licences accordées à une poignée d’importateurs pour un an seulement — ne fournissent pas. En l’absence de compromis, l’UE pourrait qualifier le comportement chinois de coercition économique et activer l’ACI.
Sur les surcapacités industrielles : l’UE pourrait négocier des accords de retenue volontaire (VRA) avec Beijing fixant des quotas d’exportation et des prix planchers pour des secteurs spécifiques — acier, équipements de télécommunications, batteries lithium-ion, électrolyseurs — qui ne sont pas encore couverts par des droits de douane existants. En parallèle, la Commission européenne pourrait quantifier l’avantage de prix résultant des différentiels d’inflation entre l’UE et la Chine — l’euro s’est apprécié de près de 14% face au renminbi depuis début 2023 — et déclencher des consultations bilatérales exigeant des plans de rééquilibrage crédibles, avec des droits compensateurs sectoriels en cas d’échec.
La condition politique préalable : un changement de paradigme mental
Ni idéologie, ni alignement automatique avec Washington
Le rapport se referme sur une mise en garde politique qui mérite d’être lue attentivement dans le contexte de la présidence Trump. La diplomatie par le levier ne doit pas être confondue avec un alignement réflexe sur la politique américaine vis-à-vis de la Chine — qui est erratique, potentiellement prédatrice envers l’Europe elle-même, et guidée par des intérêts qui ne coïncident que partiellement avec ceux de l’UE. Elle ne doit pas non plus être un rapprochement opportuniste avec Beijing durant les périodes de tension transatlantique — qui enverrait précisément le signal de faiblesse que Beijing cherche à obtenir. La posture correcte est une défense cohérente et autonome des intérêts européens, indépendante de l’état des relations avec Washington ou Beijing.
Le changement requis n’est pas technique – les instruments existent. Il est politique : une volonté renouvelée, partagée entre États membres, de reconnaître que l’engagement avec la Chine dans les conditions géopolitiques actuelles a un coût, et que l’utilisation du levier européen — bien que décroissant — est devenue nécessaire. Là où le consensus entre tous les États membres est impossible, certains peuvent prendre les devants et coopérer avec des partenaires partageant les mêmes vues — Royaume-Uni, Norvège, Japon, Australie. L’essentiel est d’accepter une prémisse que l’Europe a longtemps refusée : la coopération sans conditionnalité n’est pas de la diplomatie — c’est de la capitulation différée.
En savoir plus sur REPÈRES RSE
Subscribe to get the latest posts sent to your email.
