82 millions de déracinés – le déplacement interne progresse, mais le thermomètre qui le mesure est cassé

Plutôt que de vous faire une synthèse du dernier rapport GRID sur le déplacement interne de l’IDMC, je vous propose cette fois une vision de l’évolution entre les derniers rapports. Pour cela j’ai utilisé les trois derniers rapports 2026, 2025 et 2024

En quelques mots

Chaque année depuis dix ans, l’Observatoire des situations de déplacement interne (IDMC), une émanation du Conseil norvégien pour les réfugiés, publie son Global Report on Internal Displacement (GRID). Le document est devenu la référence mondiale sur ces millions d’invisibles que sont les déplacés internes – ces personnes forcées de fuir leur foyer mais qui restent à l’intérieur des frontières de leur pays, et qui n’apparaissent ni dans les statistiques de l’asile ni dans les images médiatiques des camps de réfugiés transfrontaliers.

Lus séparément, les rapports annuels racontent chacun leur histoire. Mais lus ensemble, à la suite les uns des autres, ils dessinent une trajectoire que personne ne devrait pouvoir ignorer.

La ressource

🔗 IDMC – 2026-05 – GRID – Rapport mondial sur le déplacement interne 2026
🔗 IDMC – 2025-05 – GRID – Rapport mondial sur le déplacement interne 2025
🔗 IDMC – 2024 – GRID – Rapport mondial sur le déplacement interne 2024

Sommaire


La courbe lente, puis l’explosion

Entre 2014 et 2018, le total mondial des personnes vivant en situation de déplacement interne oscille autour de 40 millions. C’est déjà énorme, mais c’est stable. Une sorte de fond de carte permanent du désastre humain.

Puis quelque chose se brise brusquement à partir de 2019. A partir de là, la courbe ne s’arrête plus de monter : 50 millions, puis 55, puis 59, puis 71, 76, et finalement 83,4 millions à la fin de 2024. Le total a plus que doublé en sept ans. Aucun retour à la moyenne. Chaque année devient le nouveau plancher de l’année suivante.

À fin 2025, le rapport publié il y a quelques jours annonce un chiffre de 82,2 millions. Pour la première fois en dix ans, le total recule très légèrement. Faut-il s’en réjouir ? La réponse est non, et elle est triple.

Le déplacement relié à la guerre

Le changement le plus profond se cache dans la composition même du phénomène. Pendant des années, les catastrophes naturelles – tempêtes, inondations, séismes – ont provoqué chaque année plus de nouveaux mouvements que les conflits. C’était même devenu une statistique de référence : 56 % des nouveaux déplacements en 2023 étaient liés aux catastrophes.

L’année 2024 a poussé cette tendance à un sommet absolu : 45,8 millions de nouveaux déplacements liés aux catastrophes, contre 20,1 millions pour les conflits. Les États-Unis ont à eux seuls concentré 11 millions de mouvements après une série d’ouragans, plaçant le pays parmi les premiers du classement mondial. Vingt-neuf pays ont battu leur record absolu de déplacements liés aux catastrophes.

Et puis 2025 inverse la tendance. Pour la première fois, les conflits provoquent plus de nouveaux mouvements que les catastrophes : 32,3 millions contre 29,9 millions. Le chiffre des conflits atteint un record absolu, en hausse de 60 % en un an. La République démocratique du Congo seule a généré 9,7 millions de mouvements. L’Iran apparaît dans les statistiques avec 10 millions de déplacements. Le Soudan reste pour la troisième année consécutive le pays accueillant la plus grande population déplacée au monde, avec 9,1 millions de personnes.

Dans son éditorial du rapport 2026, le Conseiller spécial des Nations unies parle explicitement d’un déplacement utilisé « comme arme de guerre » : sièges, ordres d’évacuation sans garanties de sécurité, attaques systématiques sur les camps de déplacés et sur les travailleurs humanitaires. Ce n’est plus, écrit-il, un effet collatéral des conflits. C’est devenu une tactique.

La mondialisation du déracinement

Le deuxième changement structurel est géographique. Les top cinq des pays les plus touchés se diversifient chaque année. À côté des suspects habituels – Syrie, Yémen, Colombie, Afghanistan, RDC – apparaissent désormais les États-Unis (11 millions de mouvements en 2024 après les ouragans), l’Iran (10 millions en 2025), les Philippines (10,7 millions de déplacements liés aux catastrophes en 2025), le Chili (1,5 million).

L’image d’Épinal du déplacement interne – quelque chose qui se passe ailleurs, dans des pays pauvres et instables – ne tient plus. Les ouragans atteignent désormais des économies développées à grande échelle. Le changement climatique élargit le périmètre du désastre. Les sociétés riches n’en sont plus protégées, elles en sont simplement mieux assurées.

Le thermomètre a été cassé

Pour comprendre où nous en sommes, il faut prendre conscience que l’instrument même qui nous permet de mesurer le déplacement interne dans le monde est en train de se dégrader sous nos yeux.

Le rapport 2026 consacre un chapitre entier à ce problème, sous un titre qui en dit long : Building sustainable data systems – construire des systèmes de données durables. C’est l’aveu d’une menace existentielle pour la connaissance même du phénomène. En 2025, l’IDMC a constaté une réduction de la disponibilité des données dans 15 % des pays qu’elle surveille. Cela représente trois fois plus de pays affectés qu’en 2024. Dans les vingt-six pays où l’Organisation internationale pour les migrations conduisait habituellement des évaluations via son dispositif phare (le Displacement Tracking Matrix), dix-neuf ont vu leur fréquence d’évaluation chuter, et onze n’ont eu aucune évaluation du tout en 2025. À l’échelle mondiale, près des trois quarts des pays surveillés par l’IDMC – soit 73 % exactement – disposent désormais de données incomplètes ou périmées sur leur population déplacée. Un pays sur cinq n’a fait l’objet d’aucune évaluation pendant toute l’année 2025.

Concrètement, qu’est-ce que cela signifie ? Cela signifie que l’on ne sait plus combien il y a réellement de personnes déplacées en Éthiopie, où la dernière évaluation date d’août 2024 alors que le pays continue de subir des poussées de violence. Cela signifie qu’en Afghanistan, l’estimation la plus récente remonte à juillet 2023, dans un contexte où l’instabilité n’a pourtant pas cessé. Au Mozambique, la dernière évaluation complète a été réalisée en mars 2025 ; mais entre septembre et novembre, le conflit s’est rallumé dans le nord du pays et a provoqué au moins 235 000 nouveaux mouvements, dont la quasi-totalité échappe à toute mesure systématique. En Haïti, l’IOM a dû se contenter de trois cycles d’évaluation au lieu de quatre, pour la simple raison que le budget ne permettait plus le quatrième – alors même que la violence criminelle y a battu des records de déplacement. Aux Philippines, le suivi des populations déplacées de longue date dans la région de Mindanao a tout bonnement disparu : l’agence onusienne qui s’en chargeait n’a plus produit de mise à jour, et ces personnes risquent de devenir statistiquement inexistantes.

Cette érosion a une cause directe que le rapport décrit : la combinaison de fragilités structurelles anciennes et des coupes récentes dans le financement de la collecte humanitaire de données. Les agences onusiennes, qui fournissaient encore 27 % des sources d’information sur les mouvements de déplacement entre 2020 et 2024, n’en représentent plus que 18 % en 2025. Les institutions qui mesuraient le monde sont financièrement asphyxiées au moment précis où elles devraient compter davantage. Pour combler les trous, l’IDMC a dû examiner 4 500 documents issus de 630 sources distinctes – rapports gouvernementaux, articles de presse, témoignages d’ONG locales – et croiser tout cela à la main, avec des partenaires de terrain. Un travail de mosaïste héroïque, mais qui ne remplacera jamais une évaluation systématique. Et qui ne tiendra pas la distance si les budgets continuent de baisser.

La conséquence est aussi grave qu’évidente : la légère baisse du total mondial constatée à fin 2025 n’est pas, en partie, un fait — c’est un artefact. Quand l’instrument de mesure se contracte, ce qui sort des radars n’existe plus statistiquement, mais continue d’exister humainement. Le directeur de l’IDMC le formule presque comme un avertissement adressé aux décideurs politiques : « Une diminution du nombre de personnes déplacées ne doit pas conduire à une réduction de la responsabilité politique, financière ou morale. » Le risque que dessine le rapport 2026 est celui d’un cercle vicieux parfaitement rationnel : moins d’argent pour mesurer le problème, moins de visibilité du problème dans le débat public, moins de mobilisation politique, encore moins d’argent. Au bout de ce cercle, des dizaines de millions d’êtres humains continueront d’errer entre des maisons détruites et des camps précaires, mais nous aurons cessé de les voir.

Continuons-nous à vouloir savoir, ou avons-nous commencé à préférer ne plus savoir ?

Le déplacement devient chronique

Le troisième signal que les trois rapports envoient à l’unisson est peut-être le plus accablant. Si le stock total de déplacés monte aussi vite, ce n’est pas seulement parce que de nouvelles personnes sont déracinées chaque année – c’est aussi parce que celles qui étaient déjà déplacées ne s’en sortent jamais. L’Afghanistan, la Colombie, la Syrie, la République démocratique du Congo continuent de compter chacun plusieurs millions de personnes vivant en situation de déplacement depuis des années, parfois des décennies. Les solutions durables – retour, intégration locale, relocalisation – restent l’exception. Les quelques retours observés en 2025 au Soudan, en Syrie ou en RDC, qui expliquent la baisse statistique, sont souvent décrits par les humanitaires comme « précaires », « non durables », parfois même « forcés ».

Autrement dit : ce qui ressemble à un mieux est en réalité un déplacement déguisé en retour.

Sommes-nous sur la bonne voie ?

Sur dix ans, la trajectoire est un doublement. Les conflits explosent à un record absolu au moment précis où le financement humanitaire diminue. Les catastrophes liées au climat touchent à présent les pays développés avec une intensité inédite. Le déplacement s’installe dans la durée, devient une condition permanente pour des dizaines de millions de personnes. Et l’outil même qui nous permettait jusqu’à présent de prendre la mesure du désastre est en train de se déliter.

Quelques signaux faiblement positifs subsistent : la visibilité politique du problème n’a jamais été aussi haute, certains pays asiatiques améliorent leur capacité de prévention pré-catastrophe, des retours réels ont eu lieu en Syrie après la chute du régime Assad. Mais ce sont des signaux latéraux. La tendance lourde, elle, ne fléchit pas.

Le rapport 2026 cite une phrase qui pourrait servir d’épigraphe à toute cette décennie : La baisse du déplacement signalé ne reflète pas toujours un progrès vers des solutions durables. À méditer la prochaine fois qu’un chiffre apparemment encourageant servira d’argument pour détourner le regard.


En savoir plus sur REPÈRES RSE

Subscribe to get the latest posts sent to your email.