- A l’approche de la COP de Cali sur la biodiversité, la coalition d’ONG Biodmarketwatch a lancé un appel contre les crédits biodiversité. j’ai exploré l’une des références intéressantes de leur site
- Exceptionnellement, cette synthèse est suivie (après les références) d’arguments POUR (issus de cette synthèse) et d’arguments CONTRE (issus de différents autres analyses)
Dans un monde où l’effondrement de la biodiversité s’accélère de façon alarmante, le rapport « 50 Shades of Green » de Frédéric Hache décortique avec une précision chirurgicale les mécanismes de marché censés sauver la nature en la transformant en actif financier. Cette analyse minutieuse révèle comment cette approche, séduisante en apparence, repose sur des fondements conceptuels fragiles et pourrait aggraver les problèmes qu’elle prétend résoudre.
❇️ Le concept de capital naturel : une redéfinition problématique de la nature
Au cœur de cette nouvelle vision se trouve le concept de « capital naturel », une métamorphose radicale de notre rapport à la nature. On prétend transformer la complexité vivante en une série de « services écosystémiques » quantifiables et monnayables. Cette transmutation intellectuelle n’est pas anodine : elle fragmente artificiellement le tissu complexe du vivant en unités distinctes, comme si l’on pouvait découper un tableau de Rembrandt en petits carrés et prétendre que la somme des parties égale le tout. Plus grave encore, cette approche ne valorise que ce qui sert directement l’humain, ignorant la valeur intrinsèque de la nature et les services écosystémiques qui ne bénéficient pas immédiatement aux populations locales.
Les méthodologies d’évaluation économique se révèlent tout aussi problématiques. Qu’il s’agisse des prix hédoniques, tentant de déduire la valeur de la nature des prix immobiliers, ou des méthodes de préférences déclarées interrogeant les citoyens sur leur consentement à payer, chaque approche révèle des failles béantes. Comment capturer la valeur d’un écosystème quand les réponses varient radicalement selon le revenu, la culture, ou même la formulation des questions ? Les valeurs marchandes et leurs substituts, quant à eux, sous-évaluent systématiquement les bénéfices environnementaux, prisonniers des distorsions inhérentes aux marchés existants.
❇️ La compensation de la biodiversité : une équation impossible
La compensation de la biodiversité, pierre angulaire de ce système, s’avère être une chimère. Chaque écosystème est une œuvre unique, façonnée par des millénaires d’évolution et d’interactions complexes. Prétendre qu’on peut détruire ici et recréer là-bas relève d’une naïveté dangereuse, d’autant plus que notre compréhension des écosystèmes reste embryonnaire. Les temps de restauration, souvent incompatibles avec les rythmes économiques, et l’impossibilité de calculer précisément l’additionnalité des projets de compensation achèvent de démontrer l’inanité de cette approche.
L’idée de permettre la destruction d’un écosystème à condition de « recréer » ou « restaurer » un habitat équivalent ailleurs, visant une « perte nette zéro » de biodiversité, est ainsi dangereuse.
❇️ Les marchés de la biodiversité : des mécanismes inadaptés
L’étude analyse en détail les propositions de création de marchés financiers liés à la biodiversité, s’inspirant des marchés du carbone. Elle met en évidence plusieurs obstacles majeurs :
- La complexité et l’hétérogénéité des écosystèmes, rendant impossible la création d’une « unité de compte » standardisée.
- Les limites des méthodes d’évaluation économique de la nature, reposant sur des hypothèses contestables.
- Le risque de spéculation et de déconnexion entre les prix de marché et la réalité écologique.
- L’incapacité de ces marchés à générer un « signal prix » clair et efficace pour orienter les décisions.
❇️ Les risques pour la stabilité financière
Au-delà des enjeux écologiques, la financiarisation de la nature fait planer des menaces sérieuses sur la stabilité financière. Les valorisations hautement incertaines, la spéculation sur les terres et la création de produits financiers complexes basés sur la biodiversité constituent un terreau fertile pour de nouvelles bulles spéculatives. Les interconnexions avec d’autres marchés et les effets procycliques créent un risque systémique préoccupant, tandis que les transferts de risques inappropriés vers les investisseurs particuliers et les incitations perverses pour les développeurs de projets dessinent les contours d’un possible « subprime écologique ».
❇️ Une approche inefficace voire contre-productivre face à l’urgence écologique
Les implications sociales sont tout aussi inquiétantes. L’accaparement des terres au nom de la compensation, le déplacement des communautés locales et l’exacerbation des inégalités d’accès aux ressources naturelles menacent de transformer la protection de l’environnement en un nouveau mécanisme d’exclusion sociale. Les conflits potentiels sur l’usage des terres ajoutent une dimension géopolitique à ces tensions.
❇️ Vers des alternatives plus robustes
Face à ce tableau sombre, le rapport plaide pour un retour aux régulations environnementales traditionnelles. Non par conservatisme, mais parce qu’elles se révèlent plus efficaces, plus simples à mettre en œuvre, moins coûteuses et plus équitables socialement. Cette conclusion s’appuie sur une analyse rigoureuse démontrant que les défauts des marchés de la biodiversité ne sont pas de simples problèmes techniques à résoudre, mais des limites inhérentes à l’approche marchande de la conservation.
❇️ Conclusion
La financiarisation de la nature apparaît ainsi comme une dangereuse diversion, retardant la mise en place de mesures efficaces tout en créant de nouveaux risques systémiques et en aggravant les inégalités sociales. Plus pernicieusement encore, elle légitime la destruction environnementale en la transformant en simple transaction financière.
Pour approfondir
- Le rapport 50 Shades of Green
- Site de la coalition Biodmarketwatch
- Page de la COP de Cali de l’OFB
POUR
- Rapport de l’OCDE Biodiversity: Finance and the Economic and Business Case for Action
- Article « Actu environnement » avec Sylvie Goulard
- Les institutions qui militent pour les crédits biodiversité:
- IAPB ( International Advisory Panel on Biodiversity Credits)
- Biodiversity Credit Alliance
- Biodiversity Credits Initiative (liée au Forum Economique Mondial)
CONTRE
- Rapport de Friends of Earth How biodiversity offsetting enables environmental destruction
- Article Reporterre – L’économie peut-elle protéger la nature ? Le pari douteux des « crédits biodiversité »
- Appel de 239 associations contre
Argumentaire
Pour :
- Mobilisation de ressources : Les crédits biodiversité offrent un moyen de canaliser des fonds importants vers la conservation. Comme le souligne l’OCDE, ces mécanismes peuvent générer des flux financiers stables et significatifs, cruciaux pour des projets ambitieux souvent sous-financés.
- Engagement du secteur privé : En créant une incitation économique, les crédits biodiversité encouragent les entreprises à investir dans la protection de la nature. Le World Economic Forum rappelle que plus de la moitié du PIB mondial dépend de la nature, soulignant l’intérêt pour les entreprises de préserver leur « capital naturel ».
- Complémentarité réglementaire : Selon Nature Positive, ces crédits ne remplacent pas les réglementations existantes mais les complètent, offrant un outil supplémentaire dans l’arsenal de la conservation.
- Valorisation d’écosystèmes négligés : The Nature Conservancy argumente que ce système peut aider à protéger des habitats « ordinaires » cruciaux pour la biodiversité globale, mais souvent ignorés par les approches traditionnelles.
- Normes rigoureuses : Le Science-Based Targets Network a développé des méthodologies robustes pour mesurer les gains en biodiversité, assurant que les investissements se traduisent par des améliorations réelles.
Contre :
- Vision utilitariste de la nature : Le rapport « 50 Shades of Green » critique cette approche comme réduisant la nature à sa valeur économique, négligeant sa valeur intrinsèque et son importance écologique globale.
- Fragmentation des écosystèmes : La monétisation des « services écosystémiques » risque de fragmenter artificiellement des systèmes complexes et interconnectés, ignorant leur fonctionnement holistique.
- Impossibilité d’équivalence : Le rapport souligne l’unicité de chaque écosystème, rendant illusoire toute tentative de compensation équivalente ailleurs.
- Risques financiers : La création d’une nouvelle classe d’actifs basée sur des évaluations incertaines pourrait mener à des bulles spéculatives et déstabiliser le système financier.
- Détournement des enjeux réels : Les critiques affirment que cette approche crée l’illusion d’une solution là où des changements structurels profonds sont nécessaires, détournant l’attention et les ressources des véritables enjeux de conservation.
- Inégalités d’accès : La marchandisation de la nature pourrait exacerber les inégalités en limitant l’accès aux écosystèmes préservés.
- « Droit à détruire » : Le mécanisme de compensation pourrait être perçu comme un permis de détruire la nature moyennant paiement, sans garantie de restauration équivalente.
En savoir plus sur REPÈRES RSE
Subscribe to get the latest posts sent to your email.
