Un nouveau phénomène inquiétant apparait en Afrique : l’accaparement des terres pour la production de crédits carbone. Ce « carbon grab », comme le qualifie Akinwumi Adesina, président de la Banque africaine de développement (BAD), interroge sur l’équité climatique et la souveraineté des nations africaines.
Le phénomène est de grande ampleur. La société émiratie Blue Carbon LLC a notamment conclu des contrats de concession spectaculaires : 1 million d’hectares au Liberia, 8 millions en Zambie, et 7,5 millions au Zimbabwe, représentant respectivement 10%, 10% et 20% des territoires nationaux. Ces transactions massives, conclues avec une rapidité préoccupante, illustrent une nouvelle ruée vers les terres africaines, non plus pour leur potentiel agricole comme dans les années 2000, mais pour leur capacité à générer des crédits carbone.
Le déséquilibre économique est flagrant. Alors que la tonne de carbone peut atteindre 200 dollars sur le marché européen, elle se négocie entre 3 et 10 dollars en Afrique. C’est une forme moderne d’exploitation des ressources africaines, où les nations industrialisées et les entreprises cherchent à atteindre leurs objectifs de neutralité carbone à moindre coût, au détriment des intérêts locaux.
Le cabinet australien Climate Resource en montre l’ampleur : plus d’un milliard d’hectares, soit presque la superficie des États-Unis, sont prévus pour la séquestration du carbone. Cette course effrénée menace non seulement les droits fonciers et la sécurité alimentaire des populations locales, mais risque également de retarder la transition énergétique des pays développés, qui pourraient être tentés de différer leur sortie des énergies fossiles.
Les pays du bassin du Congo, dont les forêts tropicales séquestrent un quart du carbone forestier mondial, se retrouvent au cœur de ce débat. Comme le souligne Eve Bazaiba, ministre de l’environnement de la RDC, il est paradoxal que le carbone capté par les forêts africaines soit moins valorisé que celui des industries européennes. Cette situation est une preuve des limites d’un système fragmenté de marchés carbone, où l’absence d’un régulateur unique entretient les inégalités.
Les règles adoptées à la COP29 de Bakou tentent de dresser des garde-fous, notamment en prévenant les doubles comptages dans les bilans nationaux. Cependant, alors que la tonne de carbone forestier africain se négocie entre 9 et 11 dollars sur les contrats à terme, la question de la juste valorisation des ressources naturelles africaines reste entière.
L’Afrique possède un immense potentiel de séquestration carbone, mais elle risque de voir cette ressource stratégique bradée au détriment de son propre développement durable. Il faut donc désormais trouver un équilibre entre la nécessaire contribution africaine à la lutte contre le changement climatique et la préservation des intérêts socio-économiques du continent.
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