| La transition énergétique et numérique repose de plus en plus sur des matières premières critiques. La concentration de leur approvisionnement et de leur raffinage dans quelques pays seulement pose un défi majeur. Le rapport de l’IFRI explore les politiques européennes visant à sécuriser ces chaînes d’approvisionnement, et propose des pistes d’action concrètes pour une réorganisation plus résiliente et durable. |
Introduction
Le rapport publié par l’Institut français des relations internationales (Ifri) en septembre 2024, aborde la question de la réorganisation des chaînes de valeur des matières premières critiques (CRM). Dans un contexte où la demande pour ces matières premières est appelée à doubler d’ici 2030, la concentration des approvisionnements et des capacités de raffinage dans quelques pays, notamment la Chine, devient un enjeu majeur. Cette situation soulève des préoccupations en matière de sécurité nationale, d’autonomie stratégique et de durabilité environnementale.
Le rapport met en lumière les efforts déployés par les gouvernements pour diversifier leurs sources d’approvisionnement et renforcer la résilience de leurs chaînes de valeur. Il examine les politiques mises en place par l’Union européenne (UE), les États-Unis et d’autres acteurs clés, tout en soulignant les défis et les opportunités associés à ces initiatives.
Sécurité nationale, autonomie stratégique et durabilité : les forces motrices de la reconfiguration des chaînes de valeur des CRM
La géopolitique et la géoéconomie jouent un rôle central dans la reconfiguration des marchés des CRM. Les grandes puissances économiques cherchent à réduire leur dépendance vis-à-vis de la Chine, tandis que les pays riches en ressources tentent de diversifier leurs revenus et de monter en gamme dans les chaînes de valeur. Depuis la crise de la COVID-19 et la guerre en Ukraine, les gouvernements du G7 ont élargi le concept de sécurité nationale pour inclure la sécurité des chaînes d’approvisionnement stratégiques, y compris celles liées aux CRM.
L’UE, par exemple, a adopté des mesures pour renforcer la résilience de ses chaînes d’approvisionnement et diversifier ses partenariats à l’étranger. La notion de strategic autonomy est devenue centrale, poussant l’UE à fixer des objectifs ambitieux en matière d’extraction, de traitement et de recyclage des CRM. Cependant, la mise en œuvre de ces politiques reste un défi, notamment en raison des coûts élevés et des défis techniques associés à l’exploitation minière et au raffinage.
Une boîte à outils élargie pour tenter de rediriger les chaînes d’approvisionnement des CRM
Le Japon a été un pionnier dans la diversification des approvisionnements en CRM, notamment après l’embargo temporaire de la Chine sur les exportations de terres rares en 2010. Le Japon a mis en place une stratégie basée sur le recyclage, l’acquisition de mines à l’étranger et la constitution de stocks stratégiques via la Japan Organization for Metals and Energy Security (JOGMEC). La Corée du Sud a également intensifié ses efforts dans ce domaine, en créant la Korea Mine Rehabilitation and Mineral Resources Corporation (KOMIR) et en établissant des partenariats avec des pays riches en ressources.
L’UE et les États-Unis ont également développé des outils pour sécuriser leurs chaînes d’approvisionnement en CRM. L’UE, à travers son Critical Raw Materials Act, a fixé des objectifs clairs en matière d’approvisionnement domestique et de diversification des sources d’approvisionnement. Cependant, l’UE manque encore de mécanismes de financement robustes et de long terme pour soutenir ces initiatives. Les États-Unis, quant à eux, ont mobilisé des fonds importants pour soutenir l’industrie minière et de raffinage, tant sur le territoire national qu’à l’étranger, notamment via la Development Finance Corporation (DFC).
Multiplication des formats de coopération bilatérale et multilatérale sur les chaînes d’approvisionnement des CRM menée par l’UE et les États-Unis
L’UE et les États-Unis ont multiplié les initiatives de coopération bilatérale et multilatérale pour sécuriser les chaînes d’approvisionnement en CRM. Le Minerals Security Partnership (MSP), lancé à l’initiative des États-Unis, vise à diversifier et stabiliser les chaînes d’approvisionnement mondiales, tout en promouvant des normes élevées en matière de durabilité. L’UE a rejoint cette initiative et a également lancé le Mineral Security Forum, une instance complémentaire et plus inclusive.
Ces initiatives visent à renforcer la transparence, le partage d’informations et la mobilisation des ressources pour les projets critiques. Cependant, leur efficacité reste à démontrer, notamment en termes de leur capacité à dérisquer les investissements et à développer des capacités de traitement et de fabrication en dehors de la Chine dans les prochaines années.
Acteurs traditionnels et nouveaux renforcent leurs stratégies et actions en matière de CRM vers plus de restrictions et de nationalisme des ressources
La Chine, en imposant des contrôles à l’exportation sur des CRM comme le gallium, le germanium et les terres rares, montre une tendance à l’instrumentalisation des dépendances critiques. Cette stratégie s’inscrit dans un contexte où la Chine domine les chaînes d’approvisionnement en graphite et en terres rares, et où elle cherche à sécuriser ses propres approvisionnements en investissant dans des mines à l’étranger.
D’autres acteurs, comme l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis, cherchent également à renforcer leur position dans les chaînes de valeur des CRM. L’Arabie saoudite, par exemple, a lancé une stratégie pour diversifier ses revenus et devenir un investisseur clé dans le secteur des CRM, avec l’objectif de multiplier par quatre la contribution du secteur minier à son PIB d’ici 2035. Les Émirats arabes unis, quant à eux, investissent dans le secteur minier en Afrique et cherchent à diversifier leurs revenus futurs loin de l’extraction pétrolière.
Recommandations : renforcer le rôle de l’UE dans la diversification et le rééquilibrage des chaînes d’approvisionnement mondiales en CRM
Pour renforcer son rôle dans la diversification et la rééquilibration des chaînes d’approvisionnement mondiales en CRM, l’UE doit déployer des politiques et des actions de haut niveau. Le rapport formule plusieurs recommandations clés :
- Attacher des avantages tangibles aux projets stratégiques : L’UE doit offrir des incitations concrètes, y compris des soutiens en capital et en exploitation, pour les projets désignés comme stratégiques sous le cadre du Critical Raw Materials Act. Cela pourrait inclure des contrats de différence pour la résilience, similaires à ceux utilisés pour l’hydrogène bas carbone.
- Fournir des lignes directrices claires pour la mise en œuvre : L’UE doit établir des mécanismes de surveillance, de vérification et de reporting crédibles et faciles à appliquer pour garantir le respect des normes de durabilité, d’économie circulaire et de diligence raisonnable.
- Prioriser la coopération avec des partenaires partageant les mêmes idées : À court terme, l’UE devrait se concentrer sur la coopération avec des pays comme le Canada, l’Australie, les États-Unis et le Japon. À moyen terme, elle pourrait explorer des collaborations avec des pays du Moyen-Orient.
- Élaborer des propositions de partenariat autour des écosystèmes d’investissement : Les propositions de partenariat doivent aller au-delà des projets de CRM eux-mêmes et adopter une approche écosystémique, en déployant des sources d’énergie propre, des infrastructures de transport, et en favorisant l’accès à la formation et à l’emploi.
- Assurer un suivi systématique des partenariats stratégiques : L’UE doit garantir un suivi systématique et soutenu des partenariats de CRM signés, et mobiliser tous les outils disponibles pour financer l’exploration, l’amélioration des normes ESG et le dérisquage des nouveaux projets.
- Travailler à la convergence des critères de transparence et de durabilité : L’UE doit inclure la Chine dans les efforts de standardisation et éviter la multiplication des normes. Elle doit également pousser les pays du G7 à adopter des normes de diligence raisonnable similaires à celles de l’Europe.
- Stimuler l’économie circulaire, l’innovation et la modération de la demande : Le recyclage pourrait devenir un levier clé pour la sécurité de l’approvisionnement en CRM d’ici 2040. L’UE doit soutenir le déploiement de projets de recyclage et promouvoir la modération de la demande, notamment dans les secteurs des véhicules électriques et du numérique.
Les ressources
le rapport de l’IFRI The Troubled Reorganization of Critical Raw Materials Value Chains – An Assessment of European De-risking Policies
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