| À l’horizon 2050, la transition énergétique ne se jouera pas uniquement dans les laboratoires ou les grandes orientations nationales, mais dans les territoires, au plus près des ressources physiques qui conditionnent nos modes de vie. Eau, sols, biomasse, électricité : ces ressources, souvent invisibles dans les débats publics, sont pourtant les véritables fondations de la transition. Le rapport Atlas 2050 du Shift Project propose une lecture lucide et territorialisée des tensions à venir, en identifiant les risques de conflits d’usage et les leviers d’action pour les anticiper. |
Avant-propos et introduction générale
Le rapport intermédiaire « Atlas 2050 » s’inscrit dans la continuité des travaux du Shift Project sur la décarbonation de l’économie française. Depuis plusieurs années, ce think tank met en lumière les leviers de transformation des secteurs clés (transport, bâtiment, industrie, numérique, santé) et, plus récemment, il a élargi son champ d’action à l’échelle territoriale. L’objectif est clair : faire des territoires les moteurs concrets de la transition énergétique et climatique.
Dans cette perspective, le rapport rappelle que la transition ne pourra se faire sans une profonde transformation des pratiques locales. C’est dans les territoires que les politiques de rénovation énergétique, de mobilité décarbonée, de relocalisation industrielle ou de mutation agricole prendront corps. Or, ces transformations reposent sur l’accès à des ressources physiques – eau, sols, biomasse, énergie – dont la disponibilité est à la fois limitée, inégalement répartie et de plus en plus contrainte par les effets du changement climatique.
Le Shift Project insiste sur le fait que la substitution des énergies fossiles par des sources locales décarbonées ne se fera pas sans tensions. En effet, remplacer le pétrole, le gaz ou le charbon par de l’électricité, du bois, du biogaz ou des agrocarburants implique de mobiliser des ressources locales qui sont déjà soumises à des pressions multiples. Cette dynamique risque d’exacerber les conflits d’usage entre secteurs économiques, entre territoires, et entre les besoins humains et les exigences écologiques.
Le rapport se donne donc pour ambition de caractériser ces tensions à l’horizon 2050, en croisant les enjeux de disponibilité des ressources, les dynamiques territoriales et les impératifs de gouvernance. Il s’agit d’un document de travail évolutif, qui appelle à la contribution des acteurs de terrain, des élus, des experts et des citoyens. L’approche se veut systémique, rigoureuse et collaborative, fidèle à la méthode du Shift Project.
Climat, énergie : les bases de la double contrainte carbone
Le cœur du rapport repose sur ce que le Shift Project appelle la « double contrainte carbone ». Cette notion désigne deux pressions convergentes qui pèsent sur nos sociétés : d’une part, l’épuisement progressif des énergies fossiles, et d’autre part, les conséquences du changement climatique. Ces deux contraintes, bien que distinctes, sont intimement liées, car elles trouvent leur origine dans le même phénomène : la combustion massive de ressources fossiles depuis la révolution industrielle.
🔷 Le changement climatique, causé par l’accumulation de gaz à effet de serre dans l’atmosphère, modifie profondément les équilibres naturels. Il se manifeste par une augmentation des températures moyennes, une intensification des événements extrêmes (sécheresses, inondations, canicules), une perturbation des cycles hydrologiques et une montée du niveau des mers. Ces bouleversements affectent déjà les conditions de vie, la santé publique, la sécurité alimentaire et la stabilité géopolitique.
🔷 Parallèlement, l’accès aux énergies fossiles devient plus incertain. Si leur extraction continue d’augmenter à l’échelle mondiale, les gisements les plus accessibles sont en voie d’épuisement, et les tensions géopolitiques rendent l’approvisionnement de plus en plus vulnérable. En Europe, la dépendance au pétrole et au gaz importés expose les économies à des chocs de prix et à des ruptures d’approvisionnement, comme l’ont illustré les crises récentes.
Face à cette double contrainte, la transition énergétique est une nécessité vitale. Mais elle ne va pas de soi. Elle suppose une transformation profonde des systèmes de production, de consommation, d’aménagement du territoire et de gouvernance. Elle implique également de faire des choix difficiles, notamment en matière d’allocation des ressources, de priorisation des usages et de répartition des efforts.
Anticiper les contraintes sur les ressources pour réussir la transition dans les territoires
Après avoir posé les bases conceptuelles de la double contrainte carbone, le Shift Project entre ici dans le cœur de son analyse territoriale. Il s’agit de montrer que la réussite de la transition énergétique et climatique dépend non seulement de la volonté politique ou des moyens financiers, mais aussi – et peut-être surtout – de la capacité des territoires à gérer leurs ressources physiques dans un contexte de raréfaction et de pressions croissantes.
Le rapport souligne que les territoires ne sont pas de simples réceptacles des politiques nationales. Ils sont les lieux concrets où les transformations doivent s’opérer : c’est là que l’on isole les bâtiments, que l’on modifie les pratiques agricoles, que l’on développe les mobilités alternatives ou que l’on implante des infrastructures de production d’énergie renouvelable. Or, toutes ces actions reposent sur l’accès à des ressources physiques – énergie, eau, sols, biomasse – qui ne sont ni infinies, ni uniformément réparties, ni toujours disponibles au moment et à l’endroit souhaités.
La territorialisation de la transition est donc une nécessité. Elle ne consiste pas simplement à décliner localement des objectifs nationaux, mais à adapter les trajectoires de transformation aux réalités physiques, économiques, sociales et écologiques de chaque territoire. Cela suppose de reconnaître que certains territoires sont mieux dotés que d’autres en ressources, que les usages de ces ressources peuvent entrer en conflit, et que des arbitrages devront être faits.
Le rapport insiste sur le fait que ces arbitrages ne peuvent être laissés au hasard ou à la seule logique du marché. Ils doivent être anticipés, débattus, planifiés. Cela implique de développer une gouvernance des ressources à l’échelle territoriale, capable de prendre en compte les interdépendances entre secteurs, entre usages, et entre territoires. Il ne s’agit pas seulement de gérer une ressource localement, mais aussi de comprendre comment sa consommation dans un territoire donné peut affecter d’autres territoires, en amont ou en aval.
Souveraineté : En substituant des ressources locales aux énergies fossiles importées, les territoires peuvent regagner une forme de maîtrise sur leur avenir énergétique. Mais cette souveraineté ne peut être atteinte que si les ressources locales sont gérées de manière durable, équitable et résiliente. Autrement dit, la souveraineté ne se décrète pas : elle se construit, pas à pas, à travers une planification rigoureuse et une coopération entre acteurs.
Chapitre 1 – Les activités des territoires dépendent de ressources physiques limitées
Interdépendances entre les activités économiques locales et les ressources physiques dont elles dépendent.
Toutes les activités humaines – qu’il s’agisse de transport, d’agriculture, d’industrie, de construction ou encore de production d’énergie – reposent sur la mobilisation de ressources matérielles et énergétiques. Ces ressources, bien que souvent considérées comme allant de soi, sont en réalité limitées, vulnérables et soumises à des tensions croissantes.
Deux grandes catégories de ressources
D’une part, les ressources énergétiques, comme le pétrole, le gaz ou l’électricité, qui alimentent les machines, les véhicules, les systèmes de chauffage ou les équipements numériques ;
D’autre part, les ressources matérielles, telles que la biomasse agricole, le bois, l’eau ou les sols, qui sont utilisées pour nourrir, construire, produire ou aménager.
Ces ressources ne sont pas interchangeables, et chacune d’elles répond à des usages spécifiques, souvent prioritaires. Par exemple, la biomasse agricole est d’abord destinée à l’alimentation humaine et animale, avant d’être envisagée comme source d’énergie.
La dépendance aux ressources varie fortement selon les territoires.
Les zones rurales, par exemple, sont souvent des territoires producteurs : elles accueillent des activités agricoles, forestières ou de production d’énergie renouvelable. À l’inverse, les zones urbaines sont majoritairement consommatrices : elles concentrent les logements, les bureaux, les infrastructures de transport et les activités tertiaires, qui nécessitent un approvisionnement constant en énergie et en matières premières. Cette dissymétrie crée des interdépendances structurelles entre territoires, qui sont rarement prises en compte dans les politiques publiques.
Interconnexion des ressources entre elles.
Il est illusoire de penser qu’on peut gérer séparément l’eau, les sols, la biomasse ou l’énergie. Une sécheresse, par exemple, ne se contente pas de réduire la disponibilité en eau : elle affecte aussi la santé des sols, la productivité agricole, la capacité de refroidissement des centrales électriques, voire la résilience des écosystèmes. De même, un incendie de forêt peut avoir des effets en cascade sur la biodiversité, la qualité de l’air, la disponibilité du bois, ou encore la sécurité des infrastructures.
Dépendance des ressources aux systèmes d’approvisionnement et aux infrastructures.
L’eau, par exemple, ne peut être utilisée que si elle est captée, transportée, traitée et distribuée. L’électricité nécessite des réseaux de production, de transport et de distribution. Le bois ou les produits agricoles doivent être acheminés par route, rail ou voie fluviale. Ces infrastructures sont elles-mêmes vulnérables aux aléas climatiques, aux tensions géopolitiques ou aux défaillances techniques. Elles constituent donc un maillon critique de la résilience territoriale.
Analyse systémique
Les ressources sont limitées, interdépendantes, inégalement réparties, et leur gestion ne peut être dissociée des activités humaines qui les mobilisent. Il faut faire appel à une planification territoriale intégrée, capable de prendre en compte les contraintes physiques, les interdépendances sectorielles et les dynamiques d’échange entre territoires.
Chapitre 2 – Les conflits d’usage locaux sont aggravés par le dérèglement climatique
Des ressources déjà sous tension dans les territoires
De nombreux territoires français sont déjà confrontés à des tensions sur leurs ressources locales. L’eau, les sols et la biomasse figurent parmi les plus concernées. Une enquête menée auprès de 65 acteurs territoriaux révèle que 68 % d’entre eux considèrent l’eau comme une ressource en tension, et 57 % en disent autant des sols. Ces tensions ne sont pas théoriques : elles se manifestent concrètement, par exemple lors des sécheresses, des restrictions d’usage ou des conflits entre secteurs économiques. Les ressources énergétiques, bien que moins souvent citées, n’échappent pas à cette dynamique.
Une sensibilité accrue liée aux crises récentes
Depuis 2020, une succession de crises a renforcé la conscience des acteurs locaux quant à la vulnérabilité des ressources. L’année 2022, marquée par une sécheresse généralisée, a été un tournant : plus de 1 000 communes ont dû recourir à des mesures exceptionnelles pour garantir l’accès à l’eau potable. Dans le Tarn-et-Garonne, les pertes agricoles ont été estimées à 95 millions d’euros. Ces événements ont parfois conduit à des projets de sécurisation contestés, comme les « méga-bassines », cristallisant les tensions entre usages agricoles, environnementaux et citoyens.
Des tensions foncières et forestières persistantes
La pression sur les sols s’est accrue au fil des décennies, sous l’effet de l’urbanisation, de l’industrialisation et du développement des infrastructures. La loi ZAN (Zéro Artificialisation Nette), bien qu’ambitieuse, suscite des résistances locales, certains élus y voyant une entrave au développement économique. La ressource en bois, quant à elle, est fragilisée par les incendies et le dépérissement des forêts, ce qui perturbe l’approvisionnement et génère des tensions entre usages énergétiques, industriels et écologiques.
Les crises énergétiques et leurs répercussions locales
Les tensions sur le gaz, exacerbées par la guerre en Ukraine, ont mis en lumière la vulnérabilité des territoires face aux fluctuations géopolitiques. Le prix du gaz a été multiplié par 14 entre 2019 et 2022, entraînant une flambée des coûts pour les entreprises et les collectivités. L’électricité, bien que produite localement dans certains cas, reste soumise à des logiques de marché qui échappent aux territoires. Par ailleurs, les projets d’énergies renouvelables, bien qu’indispensables, suscitent des oppositions croissantes, notamment autour de l’éolien et de la méthanisation.
Des réponses encore trop centrées sur la gestion de crise
Face à ces tensions, les réponses institutionnelles restent souvent réactives et de court terme. Les aides financières, les arrêtés de restriction ou les plans d’urgence permettent de limiter les dégâts immédiats, mais ne s’attaquent pas aux causes structurelles. La loi ZAN a été affaiblie sous la pression politique, et les plans de sobriété énergétique ou de préservation de l’eau peinent à se traduire en actions concrètes et durables. Le rapport souligne la nécessité d’une approche plus systémique, intégrant les enjeux de long terme et les interdépendances entre ressources.
Chapitre 3 – La transition induit certains risques qui menacent sa réalisation
Des pressions en cascade liées à la substitution des énergies fossiles
Le remplacement des énergies fossiles par des alternatives bas carbone, bien qu’indispensable, n’est pas sans conséquences. Le rapport souligne que cette substitution entraîne un report de la pression sur des ressources locales comme la biomasse agricole, le bois, les sols ou encore l’eau. Par exemple, la production de biométhane ou de biocarburants mobilise des cultures ou des résidus agricoles qui pourraient être utilisés à d’autres fins, comme l’alimentation ou le retour au sol. De même, l’électrification massive des usages implique le développement d’infrastructures énergétiques qui consomment de l’espace, des matériaux et de l’eau.
Des risques en cascade selon les choix de transition
Les effets de la transition dépendent fortement des choix opérés à l’échelle nationale et locale. Une transition fondée uniquement sur la substitution, sans gains significatifs en efficacité ou en sobriété, risque d’aggraver les tensions sur les ressources. À l’inverse, des politiques ambitieuses de réduction de la demande peuvent limiter ces pressions. Le rapport insiste sur l’importance de combiner les leviers : sobriété (réduction volontaire des usages), efficacité (meilleure performance des équipements) et substitution (remplacement des énergies fossiles).
L’effet rebond, un piège à éviter
Même les gains d’efficacité peuvent être annulés par un effet rebond : si une voiture consomme moins, mais que l’on roule davantage, la consommation totale peut rester stable, voire augmenter. Ce phénomène, bien documenté, montre que les solutions techniques ne suffisent pas. Il faut aussi agir sur les usages, les comportements et les infrastructures. Le rapport donne plusieurs exemples de mesures efficaces : isolation thermique, report modal vers les transports collectifs, réduction du gaspillage alimentaire, ou encore densification urbaine pour limiter l’artificialisation des sols.
Des politiques parfois incohérentes ou contradictoires
Le rapport met en garde contre les injonctions contradictoires qui pèsent sur les territoires. D’un côté, on leur demande de développer les énergies renouvelables, de relocaliser l’industrie, de construire des logements, de renforcer la souveraineté alimentaire. De l’autre, on leur impose de préserver les sols, de réduire les consommations d’eau, de protéger la biodiversité. Ces objectifs, bien que légitimes, peuvent entrer en conflit s’ils ne sont pas articulés. La planification territoriale doit donc intégrer ces tensions et permettre des arbitrages éclairés.
Chapitre 4 – Des acteurs locaux souvent démunis face à ces risques sur les ressources
Un manque d’intégration des risques dans les politiques locales
Malgré une prise de conscience croissante, les risques de conflits d’usage liés aux ressources sont encore peu intégrés dans la fabrication des politiques locales. Beaucoup de territoires considèrent les crises passées comme des événements exceptionnels, sans anticiper leur récurrence ou leur aggravation. Cette sous-estimation des tensions futures empêche une planification adaptée, notamment dans les domaines de l’aménagement, de l’agriculture ou de l’énergie. Le rapport souligne que cette lacune fragilise la capacité des territoires à construire des trajectoires de transition robustes.
Une conscience partielle des conséquences, mais pas toujours des causes
Les acteurs locaux sont souvent bien conscients des impacts concrets d’une pénurie de ressources sur leurs activités – comme les sécheresses sur l’agriculture ou les tensions sur l’eau potable – mais ils peinent à anticiper l’évolution de la disponibilité de ces ressources. Par exemple, dans la région Grand Est, la filière bois a longtemps considéré la ressource comme abondante, avant de constater un dépérissement accéléré des forêts. Ce décalage entre perception et réalité rend difficile l’adaptation des stratégies locales.
Des interdépendances territoriales mal identifiées
Les territoires ont tendance à raisonner dans les limites de leur périmètre administratif, sans toujours prendre en compte les interdépendances avec d’autres territoires. Un territoire consommateur peut ignorer qu’il dépend d’une ressource produite ailleurs, ce qui complique la coordination et la solidarité interterritoriale. Cette méconnaissance peut aussi générer des tensions : certains territoires producteurs se sentent exploités ou ignorés, comme en témoigne le ressentiment exprimé par des zones rurales vis-à-vis de métropoles perçues comme « prédatrices » de leurs ressources.
Un déficit de dialogue et de gouvernance partagée
Le manque de concertation entre acteurs et entre échelles territoriales aggrave les risques. Les décisions sont souvent prises en silos, sans coordination entre les plans climat, les politiques de l’eau, de l’énergie ou de l’aménagement. Cela peut conduire à des incohérences, voire à des stratégies contradictoires. Le rapport appelle à renforcer les dispositifs de dialogue multi-acteurs, à créer des espaces de gouvernance partagée et à mieux articuler les documents de planification pour intégrer les enjeux de ressources de manière transversale.
Introductions aux livrets ressources
Le rapport identifie sept ressources physiques clés, regroupées en quatre grandes familles, chacune faisant l’objet d’un livret dédié. Ces ressources sont au cœur des tensions à venir dans les territoires, car elles sont à la fois limitées, interdépendantes, inégalement réparties et soumises à des pressions croissantes (transition, climat, pollutions, etc.).
1. Ressources fossiles : à réduire
Ressources concernées : Pétrole et gaz
- Ces ressources restent centrales dans le système énergétique actuel, notamment pour les transports, le chauffage et l’industrie.
- Leur remplacement par des énergies décarbonées (biocarburants, électricité, biogaz, hydrogène…) est indispensable mais dépend de ressources locales (biomasse, eau, sols).
- Les enjeux sont à la fois environnementaux (émissions, pollutions), géopolitiques (importations, vulnérabilités) et économiques (prix, infrastructures).
- Les territoires sont très dépendants de ces ressources, mais peu producteurs, ce qui crée une forte vulnérabilité.
2. Énergies bas carbone : à développer
Ressource concernée : Électricité (et mention future de chaleur renouvelable, hydrogène, biogaz…)
- L’électricité est appelée à devenir le pilier de la transition énergétique, via l’électrification des usages (mobilité, chauffage, industrie).
- Sa production repose sur des ressources locales (eau, sols, métaux) et implique des choix d’aménagement territoriaux.
- Elle est interdépendante d’autres vecteurs (hydrogène, chaleur, etc.) et nécessite une planification fine des réseaux.
- Les tensions portent sur la capacité à produire suffisamment, à adapter les réseaux, et à gérer les conflits d’usage autour des infrastructures.
3. Biomasse : ressources vivantes à usages multiples
Ressources concernées : Bois et biomasse agricole
- Ces ressources sont déjà fortement mobilisées pour l’alimentation, les matériaux, et de plus en plus pour l’énergie.
- Leur exploitation accrue (bois-énergie, méthanisation, biocarburants) crée des tensions croissantes entre usages.
- Elles dépendent de ressources élémentaires (eau, sols) et sont très vulnérables au changement climatique.
- La question du “bouclage biomasse” (équilibre entre ressources disponibles et usages projetés) devient centrale.
4. Ressources élémentaires : fondamentales et fragiles
Ressources concernées : Eau et sols
- Ces ressources sont indispensables à toutes les activités humaines et aux écosystèmes.
- Elles sont fortement altérées par les activités humaines (pollutions, artificialisation, surexploitation).
- Le changement climatique aggrave leur quantité (sécheresses, érosion) et leur qualité (pollutions diffuses).
- Leur gouvernance est souvent locale, mais les enjeux sont systémiques et nécessitent une coordination interterritoriale
Chapitre 5 – Le besoin d’anticiper les risques de conflits d’usage de ressources locales
Identifier les dépendances et les risques pour chaque ressource
Le rapport propose une méthode structurée pour analyser les conflits d’usage potentiels autour de sept ressources clés : pétrole, gaz, électricité, biomasse agricole, bois, eau et sols. Pour chacune, trois axes d’analyse sont développés : les dépendances des activités territoriales, les risques de tension à l’horizon 2050, et les réponses actuelles en matière de gouvernance. Cette approche permet de mieux comprendre comment les ressources circulent entre territoires, quels usages sont prioritaires ou concurrents, et quelles marges de manœuvre existent pour prévenir les tensions.
Croiser les risques pour mieux piloter la transition
Au-delà de l’analyse ressource par ressource, le rapport insiste sur l’importance d’une lecture croisée des risques. En effet, les tensions ne se manifestent jamais isolément : elles s’accumulent, se renforcent ou se déplacent selon les choix de transition. Par exemple, électrifier les mobilités peut réduire la dépendance au pétrole, mais accroître la pression sur l’électricité et les métaux. De même, développer la méthanisation agricole peut soulager le réseau gazier, mais créer des conflits avec les usages alimentaires ou les besoins en fertilité des sols. Une vision systémique est donc indispensable.
Des outils pour éclairer les décisions territoriales
Le rapport propose de transformer cette analyse en outil d’aide à la décision pour les territoires. En identifiant les risques majeurs de conflits d’usage à 2050, les collectivités peuvent mieux hiérarchiser leurs priorités, adapter leurs stratégies de transition, et anticiper les arbitrages à venir. Cela suppose de croiser les enjeux sectoriels (agriculture, énergie, industrie, mobilité, logement) avec les contraintes physiques et les dynamiques territoriales. Cette démarche vise à renforcer la cohérence des politiques publiques et à éviter les blocages futurs.
Vers une gouvernance renouvelée des ressources
Enfin, le rapport appelle à repenser la gouvernance des ressources à toutes les échelles. Il ne s’agit pas seulement de mieux gérer les stocks ou les flux, mais d’organiser un dialogue entre acteurs, de construire des règles de partage équitables, et de reconnaître les interdépendances entre territoires. Cela implique de renforcer les capacités d’anticipation, de développer des outils de suivi, et de créer des espaces de concertation adaptés à chaque ressource. L’objectif est de faire des contraintes un levier de coopération plutôt qu’un facteur de conflit.
Analyse croisée des risques sur les ressources locales à l’horizon 2050
Des pressions nouvelles liées à la relocalisation des productions
La volonté de relocaliser certaines productions – qu’elles soient énergétiques, industrielles ou alimentaires – génère une pression accrue sur les ressources locales. Produire localement de l’énergie bas carbone, par exemple via la biomasse ou les énergies renouvelables, mobilise des terres, de l’eau et des matières premières. De même, la réindustrialisation et le développement du numérique augmentent les besoins en électricité, en foncier et en eau. Enfin, relocaliser l’alimentation implique de repenser l’usage des terres agricoles, souvent déjà sous tension. Ces dynamiques, si elles ne sont pas anticipées, risquent de créer des conflits d’usage durables.
Des ressources déjà fragilisées par le changement climatique et les pollutions
Le changement climatique affecte directement la disponibilité et la qualité des ressources. Sécheresses, incendies, érosion des sols, baisse des rendements agricoles : autant de phénomènes qui réduisent la capacité des territoires à produire localement. À cela s’ajoutent les pollutions d’origine agricole ou industrielle, qui dégradent les sols et les nappes phréatiques. Ces pressions cumulées menacent la résilience des écosystèmes et la durabilité des activités humaines. Le rapport insiste sur l’urgence de préserver ces ressources, non seulement pour aujourd’hui, mais aussi pour les générations futures.
Des transitions sectorielles encore trop lentes ou incomplètes
La capacité à réduire la consommation de ressources dépend fortement du rythme de transition dans les secteurs clés : transport, industrie, bâtiment. Si ces secteurs ne diminuent pas significativement leur dépendance aux énergies fossiles, la pression sur les ressources locales s’intensifiera. Par exemple, une électrification massive sans sobriété dans les usages pourrait saturer les réseaux et accroître la demande en métaux et en eau. De même, une rénovation thermique insuffisante maintiendrait une forte consommation de gaz. Le rapport appelle à accélérer les efforts de sobriété et d’efficacité pour limiter ces risques.
Des ressources locales insuffisantes pour couvrir tous les besoins futurs
Même avec des politiques ambitieuses, certaines ressources locales risquent de ne pas suffire à répondre à la demande. C’est le cas du bois, du biométhane ou de l’électricité, dont la production pourrait être inférieure aux besoins projetés. Cette insuffisance pourrait maintenir une dépendance aux importations, avec les risques géopolitiques et économiques que cela implique. Le rapport souligne que la transition ne pourra réussir sans une planification rigoureuse des usages, une priorisation des besoins, et une coopération renforcée entre territoires.
Impacts des tensions sur les activités territoriales
L’agriculture et la souveraineté alimentaire en première ligne
L’agriculture est l’un des secteurs les plus exposés aux conflits d’usage. Elle dépend directement de la qualité des sols, de la disponibilité en eau et de la biomasse agricole. Or, ces ressources sont déjà sous pression. Le développement des bioénergies, par exemple, entre en concurrence avec les cultures alimentaires et le retour organique au sol, essentiel à la fertilité. Le changement climatique aggrave la situation, en réduisant les rendements et en augmentant les besoins en irrigation. La relocalisation des productions, si elle n’est pas accompagnée d’une transformation des pratiques, risque d’accentuer les tensions. La souveraineté alimentaire ne pourra être assurée sans une gestion fine et équitable des ressources agricoles.
L’industrie face à des défis énergétiques, fonciers et hydriques
La réindustrialisation, souhaitée pour renforcer la souveraineté économique, implique une consommation accrue de ressources : énergie, eau, foncier. Les industries sont encore très dépendantes du gaz et du pétrole, notamment pour la chaleur et certains procédés chimiques. Leur électrification, bien que nécessaire, accroît la pression sur le réseau électrique. Par ailleurs, les projets industriels se heurtent à une rareté croissante du foncier, en concurrence avec l’habitat, l’agriculture ou la nature. Enfin, l’eau, indispensable à de nombreux procédés, devient un facteur limitant dans plusieurs régions. Sans anticipation, ces tensions pourraient freiner la relocalisation industrielle.
La production d’énergie sous contrainte de ressources locales
La transition énergétique repose sur le développement massif des énergies renouvelables et de la biomasse. Mais ces alternatives mobilisent elles aussi des ressources physiques : terres, eau, bois, métaux. Le déploiement de panneaux solaires, d’éoliennes ou de méthaniseurs soulève des conflits d’usage et des oppositions locales. Le bois-énergie, en particulier, entre en concurrence avec les usages matériaux et les fonctions écologiques de la forêt. De plus, l’adaptation du réseau électrique est indispensable pour absorber les nouvelles productions et répondre à la demande croissante. La réussite de la transition énergétique dépendra donc de la capacité à planifier ces usages dans un cadre cohérent et partagé.
La mobilité et la logistique, toujours dépendantes du pétrole
Les transports restent fortement dépendants des carburants fossiles, en particulier dans les zones rurales et périurbaines. Une rupture d’approvisionnement ou une hausse brutale des prix aurait des effets sociaux et économiques majeurs. La transition vers des mobilités bas carbone (électriques, collectives, actives) est encore trop lente, et les infrastructures nécessaires sont inégalement réparties. Le fret, concentré autour de grands pôles logistiques, est également vulnérable. Le développement de carburants alternatifs (biocarburants, gaz, électricité) pose de nouveaux défis en matière de ressources et de priorisation des usages.
Les usages résidentiels et tertiaires sous pression foncière et hydrique
L’habitat et les activités tertiaires consomment de l’énergie, de l’eau et du foncier. Le chauffage reste souvent dépendant du gaz ou du fioul, et la rénovation thermique progresse lentement. L’électrification du chauffage, si elle n’est pas accompagnée de sobriété, risque de saturer les réseaux. L’eau potable, quant à elle, devient plus rare dans certaines zones, notamment touristiques ou littorales. Enfin, l’artificialisation des sols, portée par l’urbanisation et le développement économique, réduit les surfaces agricoles et naturelles. La loi ZAN tente d’y répondre, mais suscite des tensions locales. Une meilleure articulation entre logement, aménagement et préservation des ressources est indispensable.
Chapitre III – Des risques qui se cumulent sur certains territoires
Une superposition de vulnérabilités territoriales
Le rapport souligne que les risques liés aux ressources ne sont pas répartis de manière homogène sur le territoire français. Certains territoires cumulent plusieurs facteurs de vulnérabilité : dépendance aux ressources importées, exposition au changement climatique, pression foncière, ou encore faibles capacités d’adaptation. Cette superposition crée des zones à risque systémique, où les tensions sur les ressources pourraient se traduire par des blocages économiques, sociaux et politiques majeurs.
Des territoires particulièrement exposés
Parmi les territoires identifiés comme particulièrement à risque, on retrouve :
- Les zones littorales et touristiques, comme la Côte d’Azur ou la Bretagne, qui cumulent forte pression démographique saisonnière, dépendance à l’eau potable, et artificialisation des sols.
- Les territoires agricoles intensifs, comme la Beauce ou le Sud-Ouest, exposés à la baisse de fertilité des sols, à la raréfaction de l’eau et à la concurrence entre usages alimentaires et énergétiques.
- Les territoires industriels, comme la vallée du Rhône ou la région Hauts-de-France, qui font face à des besoins croissants en électricité, en eau et en foncier, dans un contexte de réindustrialisation.
- Les zones périurbaines, où la dépendance à la voiture individuelle et aux énergies fossiles reste forte, avec peu d’alternatives de mobilité ou de chauffage.
Des effets en cascade à anticiper
Le rapport insiste sur les effets en chaîne que peuvent provoquer ces accumulations de risques. Par exemple, une sécheresse prolongée peut affecter l’agriculture, réduire la production hydroélectrique, fragiliser les forêts, et entraîner des restrictions d’usage pour les habitants. Ces effets peuvent se renforcer mutuellement, créant des crises systémiques difficiles à gérer sans coordination entre secteurs et territoires.
Un besoin d’outils d’analyse territoriale croisée
Pour anticiper ces risques, le Shift Project prévoit dans son rapport final une analyse cartographique croisée des vulnérabilités territoriales. L’objectif est d’identifier les zones où les tensions sur plusieurs ressources convergent, afin de prioriser les actions de planification, d’adaptation et de coopération interterritoriale. Cette approche vise à renforcer la résilience des territoires en tenant compte de leurs spécificités et de leurs interdépendances.
Chapitre IV – Des enjeux de gestion et de gouvernance des ressources pour prévenir les risques
1. Vers un meilleur suivi des ressources
Le rapport souligne un besoin urgent de mieux quantifier la disponibilité et la consommation des ressources à l’échelle territoriale. Cela implique :
- De développer des outils de suivi réguliers, partagés entre acteurs publics et privés.
- D’intégrer les enjeux de qualité (pollution, dégradation) dans le suivi, pas seulement les volumes.
- De prendre en compte la provenance des ressources (locale, nationale, importée) pour mieux comprendre les dépendances.
- De renforcer la transparence et l’accessibilité des données, pour permettre une prise de décision éclairée.
2. Vers une meilleure prise en compte des contraintes
Les contraintes physiques doivent être intégrées en amont des décisions structurantes. Cela suppose :
- D’anticiper les tensions de long terme autant que les événements extrêmes.
- De dépasser la logique de gestion de crise pour adopter une approche préventive.
- De former les élus et techniciens à ces enjeux complexes mais essentiels.
- De rendre visibles les risques invisibles, comme l’érosion des sols ou la baisse de fertilité.
3. Vers une évolution des planifications à toutes les échelles
Le rapport appelle à une refonte des outils de planification territoriale pour intégrer les enjeux de ressources :
- Mieux articuler les documents sectoriels (SCOT, PCAET, SAGE, PLUi, SRADDET…).
- Intégrer les interdépendances entre territoires dans les stratégies (eau, énergie, alimentation…).
- Élargir le périmètre des ressources prises en compte dans les diagnostics territoriaux.
- Mettre en cohérence les stratégies locales et nationales.
4. Vers un meilleur partage de la ressource
Enfin, la gouvernance doit permettre un partage équitable et anticipé des ressources :
- Organiser des arbitrages collectifs entre usages, fondés sur des critères transparents.
- Créer des espaces de concertation pour prévenir les conflits d’usage.
- Intégrer les usages non marchands (écosystèmes, biodiversité) et les besoins futurs dans les décisions actuelles.
- Éviter que les acteurs les plus vulnérables soient les premiers à subir les restrictions.
Conclusion – Faire des contraintes de ressources un levier d’action territoriale
Un appel à l’anticipation pour les mandats à venir
Le rapport insiste sur l’importance d’intégrer dès aujourd’hui les risques de conflits d’usage dans les décisions locales, en particulier à l’approche des échéances électorales de 2026 (municipales) et 2027 (présidentielle). Tous les territoires sont concernés, que ce soit en tant que producteurs, consommateurs ou gestionnaires de ressources. Anticiper ces tensions, c’est renforcer la résilience, la souveraineté et la cohérence des trajectoires de transition.
Cinq principes d’action pour guider les territoires
- Maximiser l’efficacité et les co-bénéfices
- Prioriser les actions qui réduisent les consommations de ressources tout en apportant des bénéfices sociaux, économiques ou écologiques.
- Exemples : rénovation énergétique, sobriété dans les mobilités, pratiques agricoles durables.
- Arrêter d’aggraver le problème
- Renoncer aux projets qui enferment les territoires dans des trajectoires non soutenables (ex. : infrastructures fossiles, artificialisation excessive).
- Intégrer les effets à long terme sur les ressources dans toute décision structurante.
- Commencer maintenant ce qui prend du temps
- Amorcer dès aujourd’hui les transformations longues : adaptation des forêts, rénovation du bâti, transition agricole, évolution des mobilités.
- Ces chantiers nécessitent des investissements, des compétences et une planification rigoureuse.
- Privilégier la coopération entre territoires
- Reconnaître les interdépendances et organiser des formes de solidarité territoriale.
- Partager les ressources de manière équitable, en tenant compte des capacités et des besoins de chacun.
- Anticiper pour pouvoir s’appuyer sur les crises
- Utiliser les crises comme des leviers pour accélérer la transformation.
- Préparer les territoires à réagir de manière cohérente et résiliente face aux chocs à venir.
Une invitation à l’action collective
Le Shift Project conclut en soulignant que les conflits d’usage sont inévitables, mais qu’ils peuvent devenir des outils de gouvernance s’ils sont anticipés, débattus et intégrés dans les stratégies territoriales. Le rapport appelle à une mobilisation large : élus, techniciens, citoyens, entreprises, chercheurs… pour construire ensemble des trajectoires de transition robustes, justes et adaptées aux réalités locales.
Les ressources
- Le rapport intermédiaire Tome 1 Climat-energie – anticiper les conflits d’usage des ressources au service de la transition sur les territoires
En savoir plus sur REPÈRES RSE
Subscribe to get the latest posts sent to your email.

Une réflexion sur “Anticiper les conflits d’usage des ressources – rapport ATLAS 2050 – Shift Project”
Les commentaires sont fermés.