Anthropocène, lucidité et vertige : pourquoi lire « Petrified » de Joshua Wodak

En quelques mots: synthèse de l’article de Jonathan Littel sur le livre « Petrified », de Joshua Wodak

Pour cette fois, nous n’ajoutons pas un livre de plus sur la crise écologique. « Petrified », de Joshua Wodak, est un objet littéraire et philosophique non identifié, une traversée hallucinée et lucide de notre époque de rupture. À mi-chemin entre essai scientifique, fable existentielle et manifeste pop-cosmique, cet ouvrage interroge peu sur ce qu’il faut faire , mais plus sur comment vivre – vraiment – alors que tout s’effondre.
Jonathan Littell, dans un article du Monde en référence ci-dessous, en parle avec justesse dans un article réservé aux abonnés. Il y décrit un livre qui ne cherche ni à rassurer ni à accuser, mais à ouvrir un espace de pensée et de sensibilité face à l’irréversible. Un livre qui ne cède pas au désespoir, mais refuse les illusions.

Les ressources

🔗 Le livre de Wodak Petrified – Living during a rupture of life on earth

🔗 L’article de Jonathan Littel dans Le Monde (sur abonnement)

Sommaire

Petrified: Chronique d’une fin du monde en 3 actes

Le soupir du stégosaure

Un dinosaure prend la parole sur une scène de théâtre, face à ses congénères, pour leur annoncer que leur monde touche à sa fin. C’est ainsi que s’ouvre Petrified : par une fable, une métaphore, un vertige. Le stégosaure, dans un clin d’œil à Gary Larson*, devient le prophète d’une extinction annoncée. Et ce qui est dit des dinosaures vaut pour nous : nous savons. Nous savons que le climat se dérègle, que les espèces disparaissent, que notre cerveau – même s’il a grossi depuis le Crétacé – reste minuscule face à l’immensité des forces en jeu.

Gary Larson , dessin « The Picture’s Pretty Bleak » publié dans le New York Daily le 7 novembre 1985: un stégosaure face à ses congénères: « The picture’s pretty bleak… The world’s climates are changing, the mammals are taking over, and we all have a brain about the size of a walnut. »

Ce premier acte, « The Dour », est une ode à la lucidité. Wodak y déploie une pensée du tragique, posture désespérée, voire manière d’habiter un monde instable. Il convoque la World Turtle des cosmologies védiques pour illustrer l’infinité régressive de notre ignorance : chaque explication repose sur une autre, et ainsi de suite, jusqu’à l’abîme. Il y a là une critique implicite de l’obsession moderne pour la maîtrise, la modélisation, la prévision. Le monde, nous dit-il, n’est pas un système à comprendre, mais une énigme à traverser.

Le retournement de la tortue

Puis vient le présent. Et avec lui, le geste. L’humain ne se contente plus d’observer la catastrophe : il y participe activement. Il retourne la tortue sur le dos. Il dérègle le climat, il acidifie les océans, il artificialise les récifs. Ce deuxième acte, « The Dire », est celui de la confrontation. Wodak y mêle récits scientifiques, références culturelles (de Blade Runner à Dr. Strangelove), et analyses politiques pour montrer comment nous avons basculé dans une ère où l’Anthropocène n’est plus un concept, mais une condition.

Il y a dans ce chapitre une critique féroce de la technocratie climatique. Buckminster Fuller, avec son dôme sur Manhattan, devient le symbole d’un rêve prométhéen : contrôler la biosphère comme on règle un thermostat. Mais ce rêve est une illusion. Le climat n’est pas un système fermé. Il est traversé par des flux, des excès, des imprévus. Georges Bataille, en contrepoint, incarne une autre vision : celle d’un monde fondamentalement instable, où l’énergie solaire déborde toujours, où la croissance est une ivresse qui mène à l’explosion.

Wodak dénonce, certes. Mais il met en scène. Il fait dialoguer un terrarium auto-suffisant, un dôme climatisé, une sitcom new-yorkaise et un satellite de la NASA. Il montre comment la culture populaire, la science et l’architecture ont participé à construire une bulle civilisationnelle, un cocon d’ignorance volontaire. Et il pose la question : que se passe-t-il quand cette bulle éclate ?

Le lancer de dés

Le troisième acte, « The Dice », est le plus vertigineux. Il explore les réponses possibles à la crise : conservation assistée, ingénierie climatique, biologie synthétique. Mais à chaque solution, une question : jusqu’où peut-on intervenir sans devenir le monstre que l’on prétend combattre ? Peut-on jouer à Dieu sans finir comme Frankenstein ?

Wodak ne tranche pas. Il expose. Il met en tension. Il montre comment les récifs coralliens deviennent des laboratoires d’expérimentation, comment les tortues de Raine Island sont retournées une à une par des bénévoles, comment les scientifiques rêvent de cryobanques et de super-coraux. Il évoque les technologies de géo-ingénierie comme des paris désespérés, des lancers de dés dans un casino cosmique.

Mais surtout, il interroge notre rapport au vivant. Sommes-nous prêts à accepter que certaines espèces disparaissent ? Que la nature ne soit plus « naturelle » ? Que notre salut passe par des manipulations génétiques et des injections de soufre dans la stratosphère ? Ou devons-nous, au contraire, apprendre à laisser mourir, à accompagner les extinctions, à faire le deuil d’un monde que nous avons détruit ?


Une éthique du pétrifié

Wodak ne propose pas de solution, mais une posture. Une manière d’être au monde quand le monde vacille. Il appelle cela le « Dour » : une forme de gravité joyeuse, de lucidité mélancolique, d’humour noir cosmique. C’est le rire du stégosaure, le soupir de la tortue, le regard de Roy Batty sous la pluie.

Renoncer à croire que l’action nous sauvera n’implique pas de renoncer à agir. Il ne s’agit pas de sombrer dans le nihilisme, mais de reconnaître que la beauté peut surgir même dans l’effondrement. A défaut de fuir dans les étoiles, il s’agit de rester, ici, sur cette Terre, avec ses coraux blanchis, ses volcans endormis, ses satellites déchus.


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