Sortir du mythe technologique – vers une gouvernance démocratique de l’innovation – par IRT bcom

Mes raisons de lire cette étude: Nous avons trop longtemps cru que la technologie allait nous sauver, qu’elle réparerait ce qu’elle avait contribué à dérégler. Nous avons imaginé qu’elle réconcilierait, par sa seule puissance, le climat, la biodiversité, la société, l’économie. > Ces 5 livrets réunis sous l’intitulé « repenser l’innovation » nous invitent à sortir de cette croyance. Sans rejeter la technologie, ils nous apprennent à la regarder en face.
Ils nous rappellent que l’innovation est un outil, et qu’un outil, aussi sophistiqué soit-il, ne peut résoudre des problèmes qu’il ne comprend pas dans leur totalité.
Avant de savoir où nous mène une technologie, il nous faudrait déjà comprendre les effets systémiques de nos choix techniques : les passifs que nous accumulons, les dépendances que nous créons, les trajectoires que nous verrouillons. Il nous faudrait apprendre à penser la fin de vie des objets techniques, à reconnaître que chaque innovation produit des restes, des dommages, des responsabilités — des externalités, positives autant que négatives. Cette polycrise que nous vivons exige plus des choix collectifs, débattus et situés, que des algorithmes auto-nourris. L’IA ne pourra se nourrir d’intentions que nous n’aurons pas formulées, de directions que nous n’aurons pas explicitées, de projets que nous n’aurons pas projetés.
Ces livrets nous aident à prendre conscience. Et ils proposent une bifurcation : désinnover, par responsabilité. Ils nous poussent à reconnaître que la technologie doit être gouvernée, pilotée, encadrée — non pour en limiter le potentiel, mais pour en éviter les effets induits, les perturbations trop profondes sur un système que nous ne maîtrisons pas.
Lire ces rapports enfin, c’est accepter de penser autrement. De ralentir. De bifurquer. De reconnaître que l’innovation n’est pas toujours la bonne réponse, et que parfois, le vrai courage consiste à organiser la sortie. À choisir ce que nous voulons vraiment maintenir, transmettre, réparer. À faire de la technologie un outil au service du vivant — et non un moteur aveugle de sa transformation.

En quelques mots: L’innovation est trop souvent célébrée comme une évidence dans ce monde saturé de technologies. Le projet SHARE propose un renversement salutaire. À travers cinq livrets, b<>com et ses partenaires explorent les tensions fondamentales entre innovation, démocratie, écologie et société. Ces textes interrogent les trajectoires techniques qui façonnent nos vies sans débat, les exclusions qu’elles produisent, les récits qu’elles imposent. Ils cartographient les angles morts de l’innovation contemporaine : son langage opaque, ses architectures invisibles, ses dépendances logistiques, ses passifs non assumés. Mais surtout, ils ouvrent des brècheset donnent voix aux marges et aux imaginaires pluriels. Ils proposent une écologie des pratiques, une politique de la désinnovation. Le but est de rendre gouvernable l’innovation, de la réinscrire dans des territoires, des usages et des conflits. L’objet est d’en faire un objet de soin, de friction, mais aussi de transmission. Innover, aujourd’hui, c’est plus choisir ce que l’on veut maintenir, ce que l’on doit interrompre, et ce que l’on est prêt à hériter, qu’ajouter quelque chose en plus.

Les ressources

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Sommaire

Livret 1 – Repenser l’innovation – tensions, responsabilités et bifurcations

Introduction et contexte

Une crise de l’innovation
L’innovation moteur du progrès vacille aujourd’hui sous le poids de ses propres promesses. Elle est en crise, une crise du sens. Elle s’est émancipée de ses finalités sociales et écologiques pour devenir une fin en soi, un mantra vidé de substance, souvent piloté par des logiques de marché plus que par des besoins collectifs. Le Green Deal, la taxonomie européenne, la directive CSRD ou encore la loi AGEC incarnent (certes de manière règlementaire) une réorientation forcée, une tentative de réencadrer l’innovation dans des horizons de soutenabilité.

Ce renversement de perspective est au cœur de l’atelier « Repenser l’innovation », mené par b<>com et animé par le studio Imprudence. Il s’agit d’interroger les fondements de l’innovation, ses angles morts, ses dérives, et surtout ses bifurcations possibles. Pourquoi innover ? Pour qui ? Et comment, dans un monde traversé par des crises systémiques ?

À propos du projet SHARE
Le projet SHARE, porté par b<>com et ses partenaires (Orange, Infogreen Factory, ENSTA, Université de Rennes, IMT Atlantique, CHU de Rennes, Rennes School of Business, OCTO Technology), s’inscrit dans l’ambition de transformer durablement les organisations en les dotant de capacités d’anticipation, de redirection et d’intelligence collective. Ce projet de recherche mêle design, sciences humaines et sociales, prospective et big data pour penser autrement. Cinq ateliers ont été menés, chacun donnant lieu à un livre blanc.

À propos de b<>com
b<>com est un Institut de Recherche Technologique qui revendique une posture : celle d’une innovation numérique responsable, au service de la décarbonation, de la réindustrialisation et des infrastructures vitales. Ses champs d’expertise — IA, cloud, connectivité, image, interaction, prospective — sont mobilisés pour des secteurs aussi stratégiques que la défense, l’agroalimentaire, la santé ou les industries culturelles. Ce positionnement, à la fois technique et politique, donne à b<>com une légitimité particulière dans le débat sur l’innovation responsable.

À propos du studio Imprudence
Imprudence, studio européen de design fiction, joue ici un rôle central. Il imagine des futurs et les met en scène. En mobilisant les signaux faibles, les cultures alternatives, les moteurs structurels, il propose une esthétique de la transition. Une esthétique du vivant, du collectif, de la divergence. Imprudence cherche ainsi à rendre pensable l’impensé. C’est une démarche spéculative, mais aussi politique qui ne projette pas le futur comme horizon, mais bien comme champ de bataille.

Partie 1 : Innover

De la nature et des formes d’innovations
L’innovation, dans sa définition étymologique – « faire du neuf dans de l’existant » – est ici revisitée. Elle sort de son état de surgissement pour devenir greffe. Elle ne naît en effet pas dans le vide, mais dans un terreau de pratiques, de représentations, de structures déjà là. Ce repositionnement est d’une portée immense : il déconstruit le mythe de la rupture pour mieux révéler les continuités invisibles.
L’innovation est souvent prisonnière du cadre qui la légitime : celui du marché, de la croissance et de la performance. Elle se décline en typologies – produit, service, organisation, marque, technique – mais reste, dans sa majorité, cyclique et conservatrice. Elle recycle les schèmes anciens, maquille l’ancien en nouveau, et perpétue des modèles qui devraient être dépassés.
L’innovation n’est donc absolument pas neutre. Elle est située, orientée, idéologique. Elle est façonnée par des intérêts, des visions du monde, des régimes de pouvoir. Et c’est précisément cette dimension politique qui doit être réhabilitée.

Du progrès et de la modernité : l’amélioration du quotidien
Le progrès, vieux rêve issu des Lumières, est ici interrogé dans sa dimension temporelle. Il est une boucle, une relecture constante du passé pour prétendre aller de l’avant. L’innovation, dans ce cadre, devient un outil de projection, mais aussi de réaffirmation. Elle ne transforme pas systématiquement, mais procède de l’ adaptation, de l’ajustement, de la conservation.
C’est un paradoxe – entre projection et mémoire – au cœur de la tension moderne. L’innovation est censée améliorer le quotidien, mais à quel prix ? Et pour qui ? Le document cite Schumpeter, Paltrinieri, Poitevin, pour rappeler que l’innovation est toujours située dans des niches de marché, dans des moments précis, et qu’elle ne peut être dissociée de son contexte économique et idéologique.
Le progrès technique, même lorsqu’il est spectaculaire, peut être moralement problématique. La bombe nucléaire est un progrès technique. Mais est-ce un progrès humain ? Cela invite nécessairement à une réévaluation éthique de nos critères de progrès.

L’innovation comme cycle
L’innovation est souvent un mouvement circulaire bien éloignée de la rupture. Elle donne l’illusion du changement, mais sert à maintenir le système. L’innovation incrémentale, radicale ou disruptive n’est qu’une variation du même. Elle préserve le marché, renforce les structures, et camoufle la stagnation sous les oripeaux de la nouveauté.
Cette critique s’appuie sur une lecture historique et philosophique. Michel Serres appelle à des « mutations inventives », capables de réorienter nos rapports au monde. Hans Jonas, dans Le Principe Responsabilité, insiste sur la nécessité d’une éthique de la prévoyance. Ces références ancrent le propos dans une pensée exigeante, et refuse les simplifications.
L’innovation, pour être véritablement transformatrice, doit sortir de son cycle. Elle doit devenir instrument de transition, enracinée dans l’existant mais capable de redéfinir les finalités du changement. Elle doit cesser d’être un levier de compétitivité pour devenir un outil de résilience, de justice, de soin.

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