Habiter la Terre au-delà de l’anthropocentrisme – par Unearthtodox

En quelques mots
Synthèse du rapport de Unearthtodox The Anthology of Regenerative Futures

La régénération ne se réduit pas à une simple évolution de la durabilité ; elle exige une rupture radicale avec les paradigmes extractifs qui ont réduit la Terre à une propriété inerte et les humains à de simples unités de travail. Ce rapport explore une « polyphonie » de voix mondiales qui démontrent que l’avenir passe par une ré-indigénisation de nos modes de vie, où le savoir est incarné, les systèmes sont des réseaux vivants et la gouvernance s’exerce à l’échelle de la relation plutôt que de l’abstraction étatique. Face à la déconnexion systémique, la réponse n’est pas technocratique mais relationnelle : il s’agit de « composter » les structures coloniales pour laisser émerger un plurivers où la survie dépend de notre capacité à redevenir des membres intégrés de la nature.

La ressource

🔗 Unearthodox – 2026-02 – The Anthology of Regenerative Futures

Sommaire

Synthèse visuelle librement inspirée du rapport

Introduction à l’Anthologie : Tisser un plurivers de futurs

L’initiative Regenerative Futures, lancée en 2024, est le fruit d’une enquête monumentale ayant mobilisé plus de 500 voix à travers des disciplines et des traditions variées. Ce n’est pas un rapport académique froid, mais bien un travail né de la nécessité de protéger le concept de régénération contre la dilution sémantique et le risque d’appropriation extractive par les discours dominants du Nord Global. Le processus lui-même a été une exploration collective, évoluant d’un état des lieux des connaissances vers une quête de régénération vue comme un processus « plus qu’humain », relationnel et incarné.

La démarche de l’Anthologie repose sur une auto-réflexion profonde, obligeant ses contributeurs à déterrer les systèmes coloniaux intériorisés et les biais cognitifs qui structurent la pensée occidentale. Unearthodox se positionne comme un facilitateur cherchant à maintenir des vérités multiples en tension, sans jamais revenir par défaut au paradigme occidental dominant. En mettant en avant les voix de la Majorité Globale, le rapport refuse de définir la régénération par une formule unique, préférant l’imaginer comme une forêt de perspectives où chaque arbre est une pratique vivante et adaptative. C’est une invitation à écouter ce que les savoirs ancestraux, l’art et les pratiques quotidiennes nous disent sur une vie véritablement « vivifiante » pour les systèmes socio-écologiques.


Chapitre 1 : Invitation à la régénération – L’essence de la pratique

L’incarnation du savoir contre l’abstraction occidentale
La question « Qu’est-ce que la régénération ? » ne trouve pas sa réponse dans une définition, mais dans une manière d’être au monde, profondément ancrée dans la terre. Pour Ranjani Balasubramanian, le savoir régénérateur est avant tout un savoir incarné, à l’image de la tribu Kadar en Inde, qui navigue en forêt en utilisant ses pieds pour « lire » le sol et son odorat pour identifier les animaux, dépassant ainsi les modèles mentaux statiques des cartographies technologiques. Cette approche remet en question l’anthropocentrisme des théories de la durabilité des années 1980, qui ont maintenu l’humain au centre tout en séparant artificiellement nature et culture. La régénération propose une « habitation multicentrique » de la Terre, où l’humain n’est qu’un continuum d’une nature ancienne à laquelle il appartient.

La décolonisation comme acte radical de régénération
Le mouvement pour la régénération est décrit comme un acte radical, une protestation contre l’absurdité du monde industriel-colonial. Elle s’appuie sur la résistance séculaire des peuples autochtones qui ont créé des « banques de culture » philosophiques et pratiques pour rejeter le joug colonial. La décolonisation redéfinit ce que signifie être humain, tandis que les cultures régénératrices nous apprennent comment le pratiquer au quotidien. Des exemples comme les routes de boue préconisées par les Kaatunayakan pour protéger les enfants des blessures illustrent cette sagesse du soin immédiat, opposée à la logique de progrès abstrait des infrastructures modernes.

Le savoir ancré et la circularité entre naissance et mort
Contrairement à la durabilité, souvent imposée par des politiques descendantes et transnationales, la régénération naît de la diversité des pratiques locales et du « plurivers ». Ce savoir ne peut être codifié dans des lois ou des manuels académiques ; il est transmis oralement à travers des histoires et des mythes, s’adaptant à chaque contexte et chaque expérience vécue. Cette dimension temporelle est cruciale : la pensée intergénérationnelle, illustrée par la famille Kuruchiyan où une femme enceinte dispose de deux voix lors des décisions démocratiques, voit le monde comme le foyer commun des vivants, des morts et des enfants à naître. La mort n’est pas une fin, mais un changement relationnel où l’ancêtre devient un guide au sein d’un écosystème spirituel et physique.

La métaphore du kaléidoscope et le tournant relationnel
Cristina Chaminade propose de visualiser la pluralité des visions de la régénération non plus comme un contraste entre science occidentale et savoirs indigènes, mais comme un « photomosaïque » où chaque image représente un Umwelt (monde propre) unique. On passe de la métaphore de la « vision à deux yeux » (indigène et mainstream) à celle des « lunettes kaléidoscopiques », capturant l’infinie diversité des mondes changeants. Ce tournant relationnel marque l’abandon de l’approche mécaniste occidentale pour embrasser la complexité et l’interdépendance. Il exige une transformation fondamentale de la manière dont nous nous percevons, intégrant l’inconscient, le spirituel et le mythologique dans nos cadres de pensée.

Le langage, vecteur de l’intendance écologique
La diversité linguistique, avec près de 8 000 langues vivantes, est directement corrélée à la diversité biologique. Karen Park souligne que la langue est le vecteur par lequel les peuples connaissent et partagent le savoir d’un lieu. Alors que les institutions occidentales adoptent le terme « régénération » comme une nouvelle mode sémantique après la « conservation » et la « durabilité », les traditions autochtones pratiquent déjà cette intendance depuis des siècles. Traduire la régénération, c’est risquer de dépouiller le savoir local de sa richesse contextuelle, mais c’est aussi une opportunité de construire des fenêtres vers des mondes où l’avenir est derrière nous, informé par un passé qui reste toujours en vue, comme dans la langue Aymara

Chapitre 2 : Réimaginer les systèmes et les parties prenantes – Vers des réseaux vivants

La rupture avec la vision linéaire : Les systèmes comme réseaux vivants
Le deuxième chapitre de l’Anthologie propose une transition : il s’agit de passer d’une compréhension clinique et mécanique des « systèmes » à une vision de réseaux vivants, complexes et en constante évolution. Cette approche refuse les définitions limitées et linéaires héritées des cadres coloniaux pour embrasser l’éthos d’un univers composé de réseaux imbriqués. Voir le système comme une entité biologique plutôt que technique exige de connecter les points entre les histoires, les visions du monde et les pratiques locales, laissant ainsi émerger les tensions et les réalités génératrices là où le discours dominant ne voyait que des ressources à exploiter. Cette perspective systémique nous invite à observer les externalités et les aspirations non pas comme des données isolées, mais comme les battements de cœur d’un plurivers où chaque acteur influence l’équilibre global.

De la « partie prenante » au « détenteur de droits »
L’Anthologie essaye de déconstruire le terme « partie prenante » (stakeholder), utilisé de manière inappropriée dans les travaux de conservation. Les peuples autochtones, loin d’être de simples observateurs avec des intérêts, sont ici reconnus comme des « détenteurs de droits » possédant une autorité, une responsabilité et une relation ancestrale unique avec la terre. Cette distinction n’est pas qu’une nuance de langage ; elle redéfinit les pratiques de cartographie conventionnelle vers des formes d’engagement plus justes et relationnelles, où l’équité ne se négocie pas mais s’ancre dans la reconnaissance de la souveraineté locale.

Cartographie, abstraction et résistance incarnée
À travers l’étude de cas du mouvement Save Hasdeo en Inde, Ranjani Balasubramanian démontre comment la cartographie étatique peut devenir une forme de violence abstraite. En traçant des limites depuis une vue aérienne pour allouer des blocs miniers, le gouvernement « sanitarise » la destruction d’une forêt vierge de 1 500 km², les poumons de Chhattisgarh, en évitant de confronter la réalité physique du terrain. Face à cette abstraction, le mouvement de résistance Adivasi utilise le corps et le mouvement — notamment par des padayatras (marches de 300 km) — pour réaffirmer une occupation sensorielle et spirituelle de l’écosystème. C’est une lutte de la « carte du cœur » contre la carte du profit, démontrant que la régénération est inséparable de la défense physique de la terre.

La technologie comme écosystème de rencontre : Le cas Janastu
Le projet Janastu au Karnataka propose une réévaluation radicale de la profession technologique : la technologie n’est plus une solution parachutée, mais un processus de co-création ancré dans le lieu. En s’installant dans la ferme Iruway (« fourmi » en kannada), l’équipe de TB Dinesh a choisi de lier son destin à celui de la communauté, transformant une mission de réseaux maillés numériques en un écosystème vivant de métiers, de théâtre et de biodiversité. La régénération s’illustre ici par la capacité de l’organisation à « laisser mourir » ses propres agendas technocratiques — comme la perte accidentelle d’archives numériques que les villageois ont accueillie avec une indifférence philosophique — pour se concentrer sur les besoins immédiats et les relations humaines.

L’économie régénératrice : Mycorhizes financières et stigmergie sociale
Gijs Spoor explore comment l’économie peut s’inspirer du biomimétisme pour devenir véritablement régénératrice. À travers Grassroots Economics au Kenya, Will Ruddick utilise le protocole de « mise en commun des engagements », inspiré de la tradition Mweria, pour créer des flux de valeur locaux via la blockchain. Ce modèle imite les champignons mycorhiziens qui facilitent l’échange de nutriments et d’informations dans le sol, augmentant la viabilité de l’ensemble du système plutôt que d’extraire la richesse. De même, l’organisation AgroforestDAO au Brésil applique le concept de « stigmergie » — le mode d’organisation des fourmis qui suivent des traces laissées par leurs pairs — pour coordonner des réseaux de solidarité sans hiérarchie rigide. Ces innovations démontrent que la finance régénératrice doit décentrer l’argent pour restaurer la santé, l’amour et la compassion comme véritables mesures de valeur.

Gouvernance et Plurivers : Les cadres Māori et Andins
La réimagination des systèmes passe également par l’adoption de cadres de pensée non occidentaux, comme le Mauriora Systems Framework (MSF) de Hirini Mutunga. Ce cadre en spirale, ancré dans la vision Māori, place la Mauri (force vitale) au centre et exige que chaque décision politique ou économique protège et améliore cette énergie vitale. Appliqué au tourisme en Nouvelle-Zélande, il transforme le secteur d’une pratique extractive en une pratique de réciprocité (manaakitanga), où le succès se mesure à la santé des personnes et du lieu. Parallèlement, le Parc de la Pomme au Pérou illustre une gouvernance basée sur le Sumaq Kawsay (Buen Vivir), où les communautés Quechua gèrent un territoire bioculturel complexe sans intrants externes, protégeant plus de 8 000 ans de connaissances agricoles contre la menace des OGM et de la biopiraterie.

Conservation inclusive : Du modèle de la forteresse au leadership autochtone
Le rapport souligne l’échec historique de la « conservation forteresse », qui sépare l’humain de la nature par des clôtures et la militarisation. L’exemple de la vallée de Luangwa en Zambie montre une lente évolution vers une gestion communautaire des ressources, reconnaissant que le bien-être humain et la santé de l’écosystème sont intégrés. De même, au Canada, la nation Secwépemc a repris le leadership après les incendies dévastateurs d’Elephant Hill, démontrant que les savoirs écologiques traditionnels sont plus efficaces que les modèles de gestion forestière étatiques basés sur le profit du bois. La régénération exige ici de céder le pouvoir et l’autorité de décision aux « gardiens originaux » de la terre.

Chapitre 3 : Qu’est-ce que le Plurivers ? – L’éveil des mondes entrelacés

Le refus de l’uniformité : La régénération comme enchevêtrement
L’Anthologie s’attaque ici à la notion de « rapport » pour devenir une narration ancrée dans le lieu, explorant ce que signifie réellement « être régénératif » au quotidien. La régénération y est présentée comme un enchevêtrement de vies et de processus, une « polyphonie » de mondes où chaque pratique est indissociable de son contexte géographique et spirituel. Le Plurivers, concept cher aux Zapatistes – « un monde où plusieurs mondes s’inscrivent » – devient ici le cadre opérationnel : il s’agit de restaurer la souveraineté des individus et des communautés pour qu’ils puissent maintenir la vie, soigner les déséquilibres et cultiver la beauté. Cette vision refuse la grille de lecture du « développement » qui hiérarchise les sociétés entre « avancées » et « retardataires », lui préférant une vie vécue en pleine complétude avec son écosystème.

La sagesse du mouvement : Le pastoralisme comme stratégie de vie
À travers l’étude des peuples pasteurs, Wangũi wa Kamonji démontre que la mobilité n’est pas un archaïsme, mais une stratégie de régénération sophistiquée. Pour les nomades Ait Atta des montagnes de l’Atlas, la gestion des agdals (pâturages communaux) repose sur des limites auto-imposées et des accords collectifs qui permettent à l’herbe de se régénérer, illustrant une gouvernance écologique vieille de plusieurs siècles. De même, chez les Maasai d’Afrique de l’Est, la relation spirituelle avec l’herbe et la terre — « la terre est le cœur et la vache est l’âme de la famille » — transforme l’élevage en un acte de gardiennage. Ces communautés utilisent la variabilité et l’incertitude climatique comme des données avec lesquelles « produire » plutôt que comme des obstacles à dompter, prouvant que la résilience naît de l’attachement aux rythmes de la Terre plutôt qu’à la sédentarité forcée par l’État.

L’œil de la fourmi : Entrelacement et savoirs situés
Shweta Srivastav utilise la métaphore de la fourmi pour critiquer les analogies militaristes coloniales – qui voient des « colonies » et des « armées » là où il existe des communautés de messagers. Chez les Kichwa de Sarayaku, les fourmis de pluie sont des sentinelles qui informent les humains des cycles de l’eau, illustrant une interdépendance où l’humain n’est qu’un membre parmi d’autres de la toile du vivant. Ce changement de regard est crucial pour des communautés comme les Paniya en Inde, dont l’identité liée au travail a été brisée par l’esclavage et la dépossession forestière. La régénération, pour eux, ne peut passer par une simple préservation culturelle, mais par une « ré-indigénisation » : le droit de se ré-ancrer physiquement dans les écosystèmes forestiers dont ils possèdent une connaissance encyclopédique, notamment de plus de 130 espèces de plantes comestibles.

Souveraineté alimentaire et éco-spiritualité : Du Japon à l’Anatolie
L’Anthologie explore également des modèles de résistance et de retour à la terre dans des contextes modernes. Le Club Seikatsu au Japon, une coopérative de consommation gérée à 90 % par des femmes, démontre qu’une structure peut être intégrée au système capitaliste tout en pratiquant une démocratie directe radicale et une souveraineté alimentaire stricte, axée sur les besoins réels plutôt que sur les profits corporatifs. Parallèlement, en Anatolie, le mouvement de migration inverse vers les villages cherche à « composter » la division politique par la spiritualité Soufi et la revitalisation des « instituts de village ». En restaurant des maisons en pisé et en pratiquant une éco-spiritualité où chaque pas sur la terre est une bénédiction, ces acteurs tentent de créer une « Anatolie 2.0 » où le travail manuel retrouve sa dignité et les traditions ancestrales servent de rempart contre l’inflation et la polarisation sociale.

La technologie de la libération : Pratiques sociales régénératrices
Enfin, la régénération s’immisce dans les méthodes de facilitation occidentales à travers les Liberating Structures (LS). Ashish Kumar présente ce réseau mondial comme une forme de ré-indigénisation de l’organisation humaine : en utilisant des structures simples et distribuées, sans hiérarchie rigide ni accréditation monnayable, la communauté LS favorise l’abondance et la co-création. C’est une invitation à tenir nos pratiques « légèrement », à laisser émerger la nouveauté et à reconnaître que chaque être est unique et nécessaire au système global. Ces structures sociales agissent comme des mycorhizes numériques, facilitant le flux de savoirs et de confiance sans contrôle centralisé, prouvant que la régénération est autant une question de processus relationnels que de restauration écologique.

Chapitre 4 : Les Actions Nocives Persistantes – Déterrer les ombres de la modernité

Le miroir des ombres : Faire face à l’héritage colonial
Ce quatrième chapitre constitue une confrontation nécessaire avec ce que le rapport nomme les Actions Nocives Persistantes (PHA). Les auteurs nous obligent à regarder en face la dévastation et la colère générées par le paradigme actuel, car aucune régénération véritable n’est possible sans déconstruire l’identité coloniale de la modernité. Pour Shweta Srivastav, c’est une remise en question de sa propre pratique de chercheuse : il s’agit d’identifier comment le langage et les structures de pensée occidentales génèrent le monde au lieu de simplement le décrire. La régénération exige de « composter » ces systèmes toxiques pour permettre l’émergence d’alternatives pluriverselles.

La violence du langage et le vol de la souveraineté des données
Le langage a été la pierre angulaire de la colonialité, utilisé pour déshumaniser et objectiver les peuples et les paysages à travers des termes comme « sauvage », « primitif » ou « friches ». Cette standardisation homogénéisante a effacé les connaissances indigènes en renommant les lieux et les êtres. Aujourd’hui, cette extraction se poursuit sous la forme d’une violation de la souveraineté des données autochtones. À l’ère de l’intelligence artificielle, les savoirs contextuels sont aspirés et dénaturés, tandis que les cadres juridiques occidentaux privilégient la propriété intellectuelle individuelle au détriment du savoir collectif communautaire. Des pratiques comme la biopiraterie, illustrées par le brevetage du neem en Inde ou du cactus Hoodia en Afrique australe, forcent les peuples à « racheter » leurs propres connaissances ancestrales.

Standardisation occidentale et metrics déconnectés
L’imposition de normes universelles, de l’éducation à l’architecture en passant par la santé, constitue une forme de violence invisible. En Inde, l’architecture traditionnelle en terre est déclassée comme « kachcha » (inférieure), privant les communautés d’accès aux services de base. Le rapport critique l’absurdité de metrics comme l’Indice de Masse Corporelle (IMC), basé sur l’« homme moyen » européen du XIXe siècle, qui impose une norme biologique blanche à l’ensemble de l’humanité. En réponse, des initiatives comme l’Indice de bien-être Piikani permettent aux nations autochtones de définir et d’évaluer leur propre santé selon leurs termes.

L’économie de l’extraction : Sanctions, plantations et déserts verts
Le rapport explore comment les sanctions économiques sont utilisées pour manipuler le consentement des communautés, comme lors du blocus de l’île de Bougainville. La « Révolution de la noix de coco » y a démontré une résilience radicale : les habitants ont utilisé l’huile de coco pour alimenter leurs véhicules et soigné leurs blessures par les plantes pour survivre à la guerre. À l’autre bout de la chaîne extractive, les monocultures de palmiers à huile en Indonésie — soutenues par Sawit Watch — illustrent l’échec de la « vision tunnel carbone » qui sacrifie la biodiversité et les droits humains au profit des exportations mondiales.

L’expulsion et la marchandisation de la Terre
Les expulsions forcées sont décrites comme un « choc racinaire », détruisant l’écosystème émotionnel et spirituel des peuples. Dans la vallée de l’Omo en Éthiopie, la construction de barrages a rompu le rythme du fleuve et forcé la sédentarisation de groupes nomades, entraînant une perte de dignité et de bien-être physique. Parallèlement, la financiarisation de la nature — ou « green grabbing » — transforme les fonctions écosystémiques en actifs spéculatifs. Le cas des Sengwer au Kenya montre comment des projets de conservation financés par le Nord Global peuvent paradoxalement servir à financer l’éviction violente des gardiens de la forêt sous prétexte de protection de l’eau.

Vers une gouvernance du vivant : La carte du cœur contre la carte de l’État
La gouvernance étatique, souvent amorale et extractive car déconnectée du terrain, se heurte à la résistance des « frères des tigres » en Inde. Là où la « conservation forteresse » échoue, le peuple Idu Mishmi démontre que les tigres sont plus nombreux dans les zones gérées par la communauté que dans les réserves étatiques clôturées. La réponse réside dans le rétablissement des communs, comme le titrage collectif des terres par le Conseil Yurumanguí en Colombie, et dans une gouvernance qui accorde une personnalité juridique aux rivières et écoute directement les directives de la Terre à travers des pratiques de divination et de communication inter-espèces.

Chapitre 5 : Reflets et Utopies – Le voyage intérieur de la régénération

Le rapport comme processus vivant et non-linéaire
Pour les auteurs, ce travail n’a jamais été un simple exercice de rédaction technique, mais une « polyphonie » où la régénération a agi comme un lien vivant entre chaque participant. Ils rejettent la posture de l’observateur clinique pour embrasser une démarche de co-création où le savoir est inséparable de l’expérience vécue et de l’émotion.
Ce chapitre démontre que la régénération n’est pas un point d’arrivée ou une liste de critères à cocher, mais un changement profond de mentalité : un processus continu de « désapprentissage » des réflexes coloniaux pour laisser émerger une écoute radicale du vivant. En partageant leurs vulnérabilités, leurs doutes et leurs espoirs, les contributeurs prouvent que la transformation systémique commence par un décalage intérieur, une volonté de « composter » nos certitudes pour nourrir un futur pluriversel.

La décolonisation de l’imaginaire et le rejet du « développement »
Wangũi wa Kamonji et Ashish Kumar soulignent avec force que le langage du « développement » et du « progrès » est souvent un train vers nulle part, une machine à uniformiser qui réduit la richesse des mondes locaux à une simple échelle de pauvreté monétaire. Leurs utopies consistent à rejeter ces étiquettes pour revendiquer des concepts propres comme le Sumak Kawsay ou le Swaraj, où la vie ne se mesure pas à l’accumulation mais à la qualité des relations et à la souveraineté des communautés. Cette résistance à l’irréel — à savoir les systèmes financiers et étatiques déconnectés de la terre — appelle à un retour aux cycles naturels de mort et de renaissance, où l’on accepte de laisser mourir ce qui ne sert plus la vie.

L’utopie de la « Nurture » et de la curiosité enfantine
Plusieurs autrices, dont Ranjani Balasubramanian et Guadalupe Pérez Jiménez, imaginent un futur guidé par l’impulsion maternelle et une curiosité sans peur. L’utopie devient ici celle d’un « créateur nourricier », où le soin apporté à un enfant s’étend naturellement à la terre et à tous ses habitants. C’est une invitation à redevenir des « esthètes » de nos propres mondes, à porter un regard généreux sur l’autre et à cultiver une ouverture d’esprit capable de marier l’ancien et le nouveau sans jugement. Dans ce bac à sable de la régénération, chaque grain de connaissance co-créée est une chance de reconstruire une perspective holistique sur notre expérience humaine partagée.

L’interdépendance incarnée : De Norbert au fleuve Saint-Laurent
Les réflexions de Karen Park, O’Shannon Burns et Lindsey Elliot ancrent l’utopie dans le lieu et le sensible. Que ce soit à travers la défense d’un vieil arbre nommé Norbert ou le dialogue spirituel avec le fleuve Saint-Laurent, la régénération se manifeste comme un pacte de gratitude envers les « miracles fragiles » du présent. Elles rappellent que l’information seule ne suffit pas : la connaissance véritable passe par le corps, par le sentiment et par la reconnaissance que nous sommes la nature. Le futur régénératif dépendra de notre capacité à briser nos chambres d’écho pour apprendre à écouter jusqu’à comprendre, avant même de décider d’agir.

Conclusion et perspectives : Semer les graines du Plurivers

L’Anthologie des Futurs Régénératifs se conclut sur une certitude : le vieux monde de l’extraction et de la séparation touche à ses limites planétaires et morales. Pour construire l’avenir, nous ne pouvons plus nous contenter de solutions technocratiques qui ne font que déplacer le problème ; nous devons opérer un tournant relationnel total. Cela implique de redonner une voix juridique et spirituelle au « plus qu’humain », de reconnaître la souveraineté des gardiens autochtones et de réinventer nos modèles économiques sur le modèle des mycorhizes : pour la circulation de la vie plutôt que pour l’accumulation stérile. La régénération est un acte de courage qui nous demande de rester « tendres » face à la polycrise, tout en étant radicaux dans notre engagement à soigner la terre et nos relations.


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