Le Secours Catholique, le Réseau Civam, Solidarité Paysans et la Fédération Française des Diabétiques ont étudié le coût caché pour la société et la planète de notre alimentation
Les 4 organisations ont constitué au travers de cette étude une analyse systémique du système alimentaire français. Elles démontrent les dysfonctionnements structurels de celui-ci et proposent des pistes de transformation vers un modèle plus durable et équitable.
L’étude révèle que le prix de notre alimentation masque des coûts sociétaux considérables, estimés à 19 milliards d’euros par an.
Ces coûts se répartissent en impacts sanitaires (12,3 milliards €), environnementaux (3,4 milliards €) et sociaux (3,4 milliards €). Parallèlement, 48,3 milliards d’euros de soutiens publics maintiennent largement un système non durable. Cette double dynamique crée un cercle vicieux où les externalités négatives sont compensées par des dépenses publiques sans s’attaquer aux causes profondes.
L’analyse des chaînes de valeur révèle des déséquilibres majeurs :
- Les agriculteurs ne perçoivent que 6,9€ sur 100€ d’achats alimentaires.
- Les acteurs de milieu de chaîne captent 50% de la valeur.
- La grande distribution utilise des stratégies complexes de marges différenciées entre produits. (Note 1)
Le rapport identifie 6 modèles de chaînes de valeur, dont 4 conventionnels basés sur la pression des prix et 2 différenciés valorisant la qualité intrinsèque (Note 2). Les modèles conventionnels représentent 82,8% des soutiens publics, contre seulement 6,2% pour les modèles différenciés.
Pour transformer ce système, le rapport propose 4 axes d’action :
- Démocratisation : Adopter une loi-cadre sur le droit à l’alimentation, ouvrir les instances agricoles à la société civile.
- Accessibilité financière : Revaloriser les bas salaires et minima sociaux, mettre en place des caisses alimentaires communes.
- Transition agroécologique : Soutenir les filières territoriales, favoriser l’installation de fermes agroécologiques.
- Régulation du commerce : Conditionner les imports au respect des normes européennes.
L’étude détaille les modèles économiques à chaque maillon de la chaîne, qui pourrait être adaptée pour analyser d’autres secteurs. Par exemple, dans la production agricole, on distingue les modèles « volume », « volume peu compétitif » et « valeur », chacun avec des stratégies et des impacts différents.
Note 1 : stratégie de marge différentiée
La grande distribution utilise des stratégies sophistiquées de marges différenciées entre produits, que l’on pourrait qualifier « d’îlots de profits dans un océan de pertes ».
- Produits d’appel à marge très faible : Certains produits phares, appelés « best-sellers », sont vendus avec des marges extrêmement réduites, parfois proches de zéro. Par exemple, le rapport mentionne que sur un pot de Nutella ou une bouteille de Coca-Cola, la marge brute peut être de seulement quelques centimes. Ces produits attirent les clients dans les magasins.
- Compensation sur d’autres produits : Pour compenser ces faibles marges, les distributeurs appliquent des marges bien plus élevées sur d’autres produits, notamment les marques distributeurs (MDD) ou des produits moins connus. Ces marges peuvent dépasser 40% à 50%.
- Variation selon les rayons : Les marges varient considérablement selon les rayons. Par exemple, le rayon boulangerie-pâtisserie a une marge brute moyenne de 56,1%, contre seulement 24,3% pour les produits laitiers.
- Stratégie de perte sur certains rayons : Certains rayons, comme la boucherie ou les produits de la mer, sont souvent vendus à perte. Ces pertes sont compensées par les profits réalisés sur d’autres rayons.
- Importance des volumes : La rentabilité globale dépend fortement des volumes de vente. Les produits à faible marge sont souvent ceux qui se vendent le plus, générant un flux constant de clients.
- Utilisation de revenus annexes : Pour assurer leur rentabilité globale, les enseignes s’appuient sur des revenus complémentaires comme la location d’espaces dans les galeries marchandes attenantes à leurs hypermarchés.
Cette stratégie complexe permet aux enseignes de maintenir une image de prix bas tout en assurant leur rentabilité globale. Cependant, elle a des conséquences importantes sur l’ensemble de la chaîne de valeur, notamment en exerçant une pression constante sur les fournisseurs et en influençant les comportements d’achat des consommateurs.
Note 2: 6 chaines de valeurs
- Modèle « Premier prix » :
- Caractérisé par une concurrence exacerbée sur les prix à tous les maillons.
- Tous les acteurs ont du mal à couvrir leurs coûts internes.
- Les agriculteurs sont particulièrement contraints par les prix bas.
- Modèle « Best-sellers des grandes marques » :
- Concerne les produits transformés phares vendus en grande distribution.
- Les transformateurs obtiennent des marges importantes grâce à l’image de marque.
- Les distributeurs se livrent une guerre des prix sur ces produits d’appel.
- Les agriculteurs ne sont pas mieux rémunérés, car l’approvisionnement reste massifié.
- Modèle « MDD premium » :
- Produits de marques distributeurs positionnés sur des marchés plus qualitatifs.
- Marges importantes pour les distributeurs.
- Pression sur les prix pour les transformateurs et agriculteurs.
- Modèle « Grandes marques hors best-sellers » :
- Produits de grandes marques moins connus.
- Profitables pour les transformateurs et les distributeurs.
- Les consommateurs acceptent des prix plus élevés.
- Modèle « MDD labellisées en hard-discount » :
- Produits de marques distributeurs avec des labels de qualité ou d’origine.
- Meilleure rémunération des agriculteurs.
- Forte pression sur les coûts de transformation.
- Prix bas pour les consommateurs malgré la qualité.
- Modèle « Coopération de filière » :
- Basé sur la coopération entre tous les acteurs de la chaîne.
- Souvent associé à des signes de qualité ou d’origine (AOP, bio, équitable).
- Échange d’informations et relations de proximité.
- Meilleure répartition de la valeur.
Source du rapport L’injuste prix de notre alimentation
Pour approfondir
- Livre de Pablo Servigne « Nourrir l’Europe en temps de crise »
- Rapport IPBES-Food « De l’uniformité à la diversité : Changer de paradigme pour passer de l’agriculture industrielle à des systèmes agroécologiques diversifiés »
- Rapport du BASIC « Qui a le pouvoir ? Revoir les règles du jeu pour plus d’équité dans les filières agricoles » pour une analyse complémentaire des dynamiques de pouvoir dans les chaînes de valeur alimentaires
En savoir plus sur REPÈRES RSE
Subscribe to get the latest posts sent to your email.

Une réflexion sur “L’injuste prix de notre alimentation pour la société et la planète”
Les commentaires sont fermés.