La course pour protéger 30% des océans d’ici 2030 est sérieusement compromise : au rythme actuel, cet objectif ne serait atteint qu’en 2107. Le nouveau Traité mondial sur les océans (BBNJ) offre un espoir, mais avec seulement 13 ratifications sur les 60 nécessaires à son entrée en vigueur, une mobilisation internationale urgente est indispensable pour accélérer sa mise en œuvre et créer un réseau efficace d’aires marines protégées en haute mer.
❇️Résumé
Le rapport « From Commitment to Action » de Greenpeace sur la protection des Océans constate qu’au rythme actuel de progression, à peine 0,26% par an depuis le Sommet de Rio en 1992, l’objectif ambitieux de protection de 30% des océans ne serait atteint qu’en 2107. Cette projection inquiétante s’appuie sur le fait qu’aujourd’hui, seuls 8,4% des océans bénéficient d’une protection formelle. Pour inverser cette tendance et atteindre l’objectif fixé pour 2030, il faudrait créer chaque année l’équivalent de 23,5 aires marines protégées de la taille de la France.
❇️ L’évolution du cadre juridique international
La protection des océans s’est construite progressivement à travers une série d’accords internationaux majeurs. Tout commence en 1992 avec l’adoption de la Convention sur la Diversité Biologique (CDB), première pierre d’un édifice juridique qui ne cesse de se renforcer. Le Plan stratégique adopté en 2002 marque une première tentative de définir des objectifs chiffrés, visant une réduction significative de la perte de biodiversité. L’année 2010 voit l’émergence des Objectifs d’Aichi, qui fixent pour la première fois un pourcentage précis : 10% d’aires marines protégées à l’horizon 2020.
L’adoption des Objectifs de Développement Durable en 2015 intègre pleinement la dimension océanique, notamment à travers l’ODD 14 consacré à la vie marine. Le Cadre mondial de Kunming-Montréal pour la biodiversité, adopté en 2022, marque une nouvelle ambition avec l’objectif dit « 30×30 ». L’adoption du Traité sur la Haute Mer en 2023 constitue l’aboutissement de cette évolution juridique, offrant enfin un instrument contraignant pour la protection des zones au-delà des juridictions nationales.
Historique
- 1992 : Adoption de la Convention sur la Diversité Biologique (CDB)
- 2002 : Premier Plan stratégique de la CDB visant une réduction significative de la perte de biodiversité
- 2010 : Objectifs d’Aichi fixant un but de 10% d’aires marines protégées pour 2020
- 2015 : Adoption des Objectifs de Développement Durable, dont l’ODD 14 sur la vie marine
- 2022 : Cadre mondial de Kunming-Montréal pour la biodiversité établissant l’objectif 30×30 (30% d’ici 2030)
- 2023 : Adoption du Traité sur la Haute Mer (BBNJ Agreement), instrument juridique crucial pour la protection de la biodiversité marine dans les zones au-delà des juridictions nationales (ZAJN ou ABNJ en anglais), qui représentent 64% de la surface océanique mondiale.
❇️ État actuel de la protection océanique
La réalité actuelle de la protection des océans révèle un écart considérable entre les ambitions affichées et leur concrétisation. Si 8,4% des océans sont officiellement désignés comme aires marines protégées, seule une fraction bénéficie d’une protection effective. L’étude approfondie menée en 2024 révèle que parmi les cent plus grandes aires marines protégées, représentant 89% de la couverture totale, seuls trois quarts sont véritablement mises en œuvre ou activement gérées. Plus préoccupant encore, uniquement 2,7% des océans jouissent d’une protection « haute ou totale », ce pourcentage chutant à 0,9% dans les zones de haute mer.
La situation européenne illustre parfaitement ce décalage : une analyse récente démontre que 86% des aires marines protégées européennes présentent des niveaux de protection faibles ou minimaux. Cela lève le voile sur un phénomène inquiétant : la multiplication des « paper parks », ces zones protégées existant uniquement sur le papier, sans réelle mise en œuvre des mesures de conservation.
❇️ Les défis multiformes de la protection océanique
La protection effective des océans se heurte à une constellation de défis interconnectés.
Les questions de gouvernance constituent un premier écueil majeur. La fragmentation des compétences entre différentes juridictions nationales et internationales complique considérablement la mise en œuvre cohérente des mesures de protection. Cette complexité se trouve amplifiée par l’insuffisance chronique des ressources, tant financières qu’humaines, allouées à la conservation marine.
La surveillance et le contrôle des zones protégées représentent un défi technique et logistique considérable, particulièrement en haute mer. Le coût prohibitif des technologies de surveillance, associé à la pénurie de personnel qualifié, compromet l’efficacité des mesures de protection. Cette situation se trouve exacerbée par la multiplication des usages concurrents de l’espace maritime : la pêche industrielle, l’extraction minière sous-marine et l’intensification du transport maritime exercent une pression croissante sur les écosystèmes marins.
Trois études de cas emblématiques illustrent la complexité de ces défis.
- Au Royaume-Uni, malgré une couverture impressionnante de 38% des eaux territoriales par des aires marines protégées, la réalité est moins reluisante. La quasi-totalité de ces zones autorise la pêche industrielle, y compris les pratiques les plus destructrices comme le chalutage de fond. Seules deux aires marines bénéficient d’une protection totale, révélant les limites d’une approche privilégiant la quantité à la qualité.
- L’expérience australienne montre la fragilité des acquis en matière de protection. En 2018, la révision des plans de gestion de 38 aires marines protégées a conduit à un affaiblissement significatif des mesures de protection sur plus d’un million de kilomètres carrés. Cette régression illustre le phénomène préoccupant du « PADDD » (Protected Area Downgrading, Downsizing, and Degazettement), où les zones protégées voient leur niveau de protection diminuer sous la pression des intérêts économiques.
- L’Indonésie offre un troisième éclairage sur les défis de mise en œuvre. Malgré une riche tradition de gestion marine communautaire et des écosystèmes coralliens d’une biodiversité exceptionnelle, le pays peine à assurer une protection effective de ses aires marines. La décentralisation administrative, combinée à des ressources limitées et à l’impact croissant de l’exploitation minière du nickel, compromet l’efficacité des mesures de conservation.
❇️ La feuille de route vers une protection océanique effective
Le rapport dessine une trajectoire ambitieuse mais réaliste pour atteindre l’objectif de protection de 30% des océans d’ici 2030. Cette feuille de route s’articule autour de plusieurs axes complémentaires, dont la mise en œuvre simultanée est indispensable pour le succès de l’entreprise.
- L’accélération des ratifications du Traité sur la Haute Mer constitue la première priorité. Au 30 septembre 2024, treize pays seulement avaient ratifié le traité, bien loin des soixante ratifications nécessaires à son entrée en vigueur. La mobilisation diplomatique internationale s’avère donc urgente, particulièrement en vue de la Conférence des Nations Unies sur l’Océan prévue à Nice en juin 2025. Cette échéance pourrait servir de catalyseur pour atteindre le seuil critique de ratifications.
- La préparation institutionnelle représente un second chantier majeur. Le rapport souligne l’importance de mettre en place rapidement les structures de gouvernance prévues par le traité. La Commission préparatoire, réunie en juin 2024, a déjà identifié trois domaines prioritaires : la gouvernance, incluant les règles de procédure et les organes subsidiaires ; le mécanisme de centre d’échange pour le partage d’informations ; et les règles financières, notamment la création d’un fonds d’affectation spéciale.
- L’identification scientifique des sites prioritaires constitue le troisième axe. Le rapport montre l’importance d’une approche systématique, s’appuyant sur les Zones Marines d’Importance Écologique ou Biologique (EBSA) déjà identifiées. Les travaux ont permis de cartographier les zones prioritaires en combinant cinquante-cinq couches de données sur la diversité des espèces, la variabilité des habitats et l’activité de pêche.
❇️ L’impératif d’une mise en œuvre effective
La transition entre désignation et protection effective requiert une attention particulière. Le rapport insiste sur la nécessité d’assurer des conditions favorables à une gestion efficace : ressources financières pérennes, personnel qualifié, systèmes de surveillance adaptés. Le Fonds pour l’Environnement Mondial (FEM) a d’ailleurs déjà approuvé un financement de 34 millions de dollars pour soutenir la mise en œuvre précoce du traité.
L’exemple de la dorsale de Salas y Gómez et Nazca illustre parfaitement les enjeux de cette mise en œuvre. Cette chaîne de monts sous-marins, s’étendant sur 2 900 kilomètres dans le Pacifique Sud-Est, abrite au moins 82 espèces menacées ou en danger. Bien que 73% de cette zone se trouve en haute mer, elle reste largement sans protection, malgré son importance écologique majeure démontrée par les travaux de Friedlander et ses collègues (2021).
❇️ L’adaptation aux défis émergents
La protection des océans doit également anticiper les bouleversements à venir, notamment ceux liés au changement climatique. Le rapport identifie la nécessité d’une approche dynamique et adaptative dans la conception des aires marines protégées. Le réchauffement climatique provoque déjà des modifications significatives dans la distribution des espèces marines, remettant en question l’efficacité d’une protection statique.
Cette réalité impose de repenser fondamentalement notre approche de la conservation marine. Le concept de « refuges climatiques » prend une importance croissante. Ces zones, potentiellement plus résilientes aux changements climatiques, pourraient servir de sanctuaires pour les espèces vulnérables. Leur identification et leur protection deviennent donc prioritaires dans la planification des nouvelles aires marines protégées.
❇️ Le rôle central de la coopération internationale
La mise en œuvre effective du Traité sur la Haute Mer nécessite une coordination sans précédent entre les différents acteurs internationaux. Le rapport souligne particulièrement l’importance de la collaboration avec les organisations régionales de gestion des pêches (ORGP). Cette coopération s’avère indispensable, notamment dans des zones comme la dorsale de Salas y Gómez et Nazca, où différentes ORGP exercent leur autorité.
Le financement est aussi un élément clé de cette coopération internationale. L’engagement du Fonds pour l’Environnement Mondial, avec son allocation de 34 millions de dollars, marque une première étape encourageante. Cependant, le rapport insiste sur la nécessité de mécanismes de financement plus ambitieux et pérennes pour soutenir la mise en œuvre à long terme des mesures de protection.
❇️ Les ressources
- Le Rapport From commitment to Action – Achieving the 30×30 target through the global ocean treaty
- Traité sur la Haute Mer (BBNJ Agreement)
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