1er rapport d’évaluation des aires protégées – objectif 3 du KMGBF dit 30×30 – par l’IUCN et le WCMC

Le Protected Planet Report 2024 livre sa première évaluation post-Kunming-Montréal de l’état des aires protégées mondiales, révélant qu’avec seulement 17,6% des terres et 8,4% des océans protégés, l’atteinte de l’objectif de 30% d’ici 2030 nécessitera non seulement une accélération massive des efforts, mais aussi une transformation profonde de notre approche de la conservation.

❇️ Introduction et Contexte Global

Le « Protected Planet Report 2024 » représente la première évaluation globale des aires protégées dans le contexte de l’Objectif 3 du Cadre Mondial pour la Biodiversité de Kunming-Montréal (KMGBF). Ce rapport arrive à un moment critique où l’action urgente est nécessaire pour enrayer la crise de la biodiversité qui menace non seulement la nature mais aussi le bien-être humain.

Le rapport s’articule autour de l’Objectif 3 du KMGBF (dit « 30×30 ») qui vise à assurer que 30% des zones terrestres et marines soient efficacement conservées d’ici 2030. Cependant cet objectif va bien au-delà d’une simple question de couverture spatiale : le rapport souligne l’interdépendance entre protection efficace, gouvernance équitable et respect des droits des communautés locales et peuples autochtones.

❇️ État Actuel des Aires Protégées : Un Défi Mondial

L’analyse détaillée de la couverture mondiale des aires protégées révèle une progression constante mais insuffisante. Actuellement:

  • 17,6% des zones terrestres et des eaux intérieures bénéficient d’une protection officielle
  • 8,4% des zones marines et côtières sont sous régime de conservation
    Ces chiffres, bien qu’encourageants, restent significativement en deçà de l’objectif des 30% fixé pour 2030.

La progression depuis 2020 témoigne d’efforts soutenus :

  • Une augmentation de 629 000 km² de zones terrestres protégées
  • Un gain de 1,77 million de km² d’aires marines protégées
    Cependant, le chemin à parcourir reste considérable.

Pour atteindre l’objectif de 30% d’ici 2030, il faudra :

  • Protéger 16,7 millions de km² supplémentaires de zones terrestres
  • Couvrir 78,3 millions de km² additionnels de zones marines

➡️ L’Accord BBNJ : Une Avancée Majeure pour les Océans

L’année 2023 a marqué un tournant décisif avec l’adoption de l’Accord sur la Biodiversité Marine des Zones ne relevant pas de la Juridiction Nationale (BBNJ). Cet instrument juridique historique ouvre de belles perspectives pour la protection de 61% des océans mondiaux, ces vastes étendues situées au-delà des juridictions nationales. L’accord, qui compte déjà 105 signataires et 13 parties, établit un cadre pour la gestion et la conservation de ces zones cruciales mais jusqu’ici largement négligées.

❇️ Aires d’Importance Particulière pour la Biodiversité

Le rapport donne une attention particulière aux Zones Clés pour la Biodiversité (KBAs), véritables joyaux écologiques nécessitant une protection prioritaire. L’analyse révèle que :

  • Plus de 16 500 KBAs ont été identifiées mondialement, couvrant plus de 22 millions de km²
  • En moyenne, 47,72% de chaque KBA est protégée, marquant une amélioration de 18,64 points depuis 2000
  • Environ deux tiers (67,97%) des KBAs mondiales bénéficient d’une protection totale ou partielle
  • Cependant, un tiers (32,03%) reste totalement dépourvu de protection

➡️ Services Écosystémiques et Actifs Naturels Critiques

Le rapport intégre l’analyse des services écosystémiques essentiels. Les « actifs naturels critiques », zones cruciales pour la régulation de l’eau, la protection côtière et le stockage du carbone, couvrent une part significative des terres émergées :

  • 62,69% pour les services potentiels
  • 53,38% pour les services actuellement utilisés
    Pourtant, moins d’un cinquième de ces zones critiques bénéficie d’une protection officielle, soulignant l’urgence d’une approche plus intégrée de la conservation.

Que sont les actifs naturels critiques: Le rapport définit les actifs naturels critiques comme les zones essentielles qui fournissent 90% des contributions de la nature aux populations. Ces actifs comprennent :

  • Les zones de régulation de la qualité de l’eau (rétention des sédiments et de l’azote)
  • Les zones de régulation des inondations
  • Les zones de réduction des risques côtiers
  • Les zones de stockage de carbone vulnérable
    Le concept intègre à la fois les services « potentiels » (disponibles mais non utilisés) et « réalisés » (activement utilisés par les populations).

❇️ Représentativité Écologique : Un Défi de Diversité

La protection de la biodiversité mondiale nécessite une représentation équilibrée des différents écosystèmes. L’analyse de la représentativité écologique révèle des disparités significatives dans la couverture des différentes régions biogéographiques.

➡️ État des Écorégions

Le rapport révèle une distribution inégale de la protection à travers les principales écorégions mondiales :

  • Dans le domaine terrestre, 233 écorégions sur 847 (27,51%) atteignent le seuil de 30% de protection
  • L’ajout des OECMs (Other Effective area-based Conservation Measures) permet d’ajouter 14 écorégions supplémentaires
  • Le domaine marin présente un bilan plus modeste avec 57 écorégions sur 232 (25,57%) atteignant l’objectif
  • Les écosystèmes d’eau douce affichent la plus faible couverture, avec seulement 97 écorégions sur 449 (21,60%) adéquatement protégées

Qu’est-ce qu’une écorégion: Les écorégions sont définies comme des unités écologiques plus précises que les biomes, comprenant des assemblages distincts de biodiversité liés géographiquement. Le rapport s’appuie sur cette définition pour analyser la représentativité de la protection :

  • Dans le domaine terrestre : zones présentant des communautés naturelles spécifiques
  • Dans le domaine marin : zones côtières et marines aux caractéristiques écologiques distinctes
  • Dans les eaux douces : systèmes aquatiques partageant des caractéristiques hydrologiques et biologiques similaires

➡️ Analyse des Biomes

L’évaluation par grands biomes révèle des disparités encore plus marquées :

« Un seul des sept biomes terrestres atteint actuellement l’objectif de 30% de protection : les forêts tropicales et subtropicales »

Cette situation est particulièrement préoccupante car ce biome nécessiterait même une protection supérieure à 30% étant donné son importance cruciale pour la biodiversité et la régulation climatique. Les autres biomes terrestres n’atteignent en moyenne que 15,17% de couverture.

Qu’est-ce qu’un biome: Un biome, selon la typologie mondiale des écosystèmes de l’UICN citée dans le rapport, représente une composante majeure d’un domaine (terrestre, marin ou d’eau douce) caractérisée par des structures écosystémiques similaires et régie par des facteurs écologiques communs. Par exemple, les forêts tropicales et subtropicales constituent un biome distinct, avec ses propres dynamiques écologiques et ses caractéristiques structurelles.

❇️ Indice de Protection des Espèces : Une Nouvelle Perspective

L’indice de protection des espèces (SPI) apporte un éclairage complémentaire crucial :

  • Sur terre, seulement 50,13% des habitats nécessaires à la survie des espèces évaluées (33,131 espèces terrestres) sont protégés
  • En mer, le score est légèrement meilleur avec 61,65% pour 12,904 espèces marines évaluées
  • Dans les zones au-delà des juridictions nationales, la situation est plus préoccupante avec seulement 26,90% des habitats essentiels protégés

❇️ Efficacité de la Gestion : Au-delà des Chiffres

L’efficacité de la gestion des aires protégées constitue un pilier fondamental de la conservation. Si 177 pays ont réalisé des évaluations d’efficacité de gestion, celles-ci ne couvrent que 6,8% des aires protégées mondiales. Cette situation révèle un déficit majeur dans notre compréhension de l’impact réel des mesures de conservation.

Dans le domaine marin, la situation est particulièrement révélatrice :

  • Seuls 5,7% des océans sont couverts par des aires marines protégées véritablement opérationnelles
  • La protection forte ou totale ne concerne que 2,8% des océans

Derrière ces chiffres, la réalité plus complexe : l’efficacité dépend non seulement des ressources allouées mais aussi de la qualité de la gouvernance, de l’engagement des communautés locales et de la capacité à maintenir des objectifs de conservation sur le long terme.

❇️ Gouvernance Équitable : Un Enjeu de Justice Environnementale

La structure actuelle de gouvernance des aires protégées reflète un déséquilibre historique :
La domination de la gestion étatique (62,78%) soulève des questions importantes sur l’inclusion et l’équité. La faible proportion d’aires gérées par les peuples autochtones et les communautés locales (3,95%) contraste fortement avec leur rôle nécessaire dans la conservation effective de la biodiversité.

Les territoires autochtones et traditionnels (ITTs) constituent un pilier essentiel de la conservation mondiale, couvrant environ 13,61% des terres en dehors des aires protégées existantes. Si ces territoires étaient officiellement reconnus et intégrés aux systèmes de protection, la couverture globale pourrait atteindre 31,18% des zones terrestres, dépassant ainsi l’objectif fixé pour 2030.

« La gouvernance équitable et le respect des droits des peuples autochtones et des communautés locales sont essentiels pour assurer l’efficacité à long terme des aires protégées. »

❇️ Connectivité Écologique

Le rapport introduit quatre indicateurs majeurs pour évaluer la connectivité des aires protégées :

  1. ProtConn : Indique que seulement 8,52% de la surface terrestre mondiale est à la fois protégée et connectée.
  2. PARC-connectedness : Avec un score global de 0,71, suggère que les aires protégées sont modérément bien connectées aux zones naturelles intactes.
  3. ProNet : Révèle que 28,90% des aires protégées sont connectées entre elles.
  4. Protected Area Isolation Index (PAI) : Met en évidence des disparités régionales importantes dans la connectivité.

« La connectivité écologique n’est pas qu’une question de proximité physique, mais aussi de fonctionnalité des écosystèmes et de capacité de mouvement des espèces. »

Qu’y a-t-il derrière la notion de connectivité écologique: Le rapport adopte la définition de la Convention sur les Espèces Migratrices (CMS) qui décrit la connectivité écologique comme :
« Le mouvement sans entrave des espèces, la connexion des habitats sans obstacle et le flux des processus naturels qui soutiennent la vie sur Terre »
Cette connectivité est évaluée selon deux dimensions principales :

  1. Connectivité structurelle : l’arrangement spatial des habitats et des caractéristiques physiques du paysage
  2. Connectivité fonctionnelle : la capacité effective des organismes à se déplacer à travers les paysages

❇️ Recommandations et Perspectives : Tracer la Voie vers 2030

Le Protected Planet Report 2024 donne plusieurs axes transformateurs systémiques pour atteindre les objectifs du KMGBF.

  • L’expansion du réseau d’aires protégées constitue le premier pilier de cette transformation. Il s’agit d’une approche stratégique qui doit cibler en priorité les Zones Clés pour la Biodiversité encore non protégées. Cette expansion nécessite le développement de mécanismes de financement innovants, particulièrement dans le domaine marin où l’accord BBNJ ouvre de nouvelles perspectives prometteuses pour la protection des océans.
  • La reconnaissance des territoires autochtones et traditionnels représente une opportunité majeure, trop longtemps négligée. Le rapport souligne l’urgence d’établir des cadres juridiques reconnaissant pleinement les droits territoriaux des peuples autochtones. Cette reconnaissance doit s’accompagner d’un soutien actif aux systèmes de gouvernance traditionnels et d’une intégration respectueuse des savoirs ancestraux dans les stratégies de conservation.
  • L’amélioration des systèmes de suivi et d’évaluation est une nécessité absolue. Le rapport préconise le développement d’indicateurs standardisés permettant de mesurer véritablement l’efficacité des aires protégées. Cette approche doit privilégier des systèmes de suivi participatifs, où les communautés locales jouent un rôle central dans l’évaluation et l’adaptation des stratégies de conservation.
  • La connectivité écologique, souvent négligée dans les approches traditionnelles, devient un élément central de la stratégie proposée. Le rapport insiste sur l’importance de créer et restaurer des corridors écologiques fonctionnels, transcendant les frontières administratives. Cette vision implique une collaboration internationale renforcée et une intégration systématique de la connectivité dans la planification territoriale.

❇️ Une Vision d’Avenir Ancrée dans l’Action Collective

Les perspectives d’avenir esquissées par le rapport s’appuient sur une dynamique encourageante de mobilisation mondiale. L’engagement politique croissant se manifeste par l’adoption massive de l’objectif 30×30 et le développement de cadres juridiques internationaux novateurs. Les innovations technologiques, des systèmes de suivi satellitaire aux outils de gestion adaptative, viennent soutenir cette ambition collective.

La mobilisation sociale constitue peut-être l’évolution la plus prometteuse. On observe une reconnaissance grandissante du rôle crucial des communautés locales et des peuples autochtones dans la conservation. Cette dynamique s’accompagne du développement de partenariats innovants entre acteurs publics et privés, créant de nouveaux modèles de gouvernance plus inclusifs et efficaces.

« Le succès de la conservation ne dépend pas uniquement de la surface protégée, mais de notre capacité collective à transformer notre rapport à la nature et à créer des systèmes de gouvernance véritablement équitables et efficaces. »

C’est’ l’essence de la vision développée : la protection de la biodiversité nécessite une transformation profonde de nos approches, alliant ambition quantitative et excellence qualitative, respect des droits humains et efficacité écologique. Les années à venir seront décisives pour concrétiser cette vision et inverser la courbe du déclin de la biodiversité mondiale.

❇️ Les ressources


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