Au-delà de la croissance : vers un équilibre écologique et social

L’article « Post-growth: the science of wellbeing within planetary boundaries » explore la recherche émergente sur les sociétés post-croissance, motivée par le lien étroit entre la croissance du PIB et les dommages environnementaux, les bénéfices marginaux décroissants du revenu pour le bien-être humain, et les risques sociaux et politiques des ralentissements économiques. La recherche post-croissance est présentée comme une partie de la science de la durabilité, influencée par l’économie écologique, et englobant diverses traditions telles que l’économie du Donut, l’économie du bien-être, l’économie de l’état stationnaire et la décroissance. L’article souligne que, malgré les progrès récents, des questions importantes subsistent, notamment sur la politique de transition et les transformations dans la relation entre le Nord et le Sud global.

Contexte et enjeux de la post-croissance

La recherche post-croissance se positionne comme une réponse aux préoccupations croissantes selon lesquelles la poursuite de la croissance économique dans les pays à revenu élevé pourrait ne pas être durable sur le plan environnemental, bénéfique socialement, ou même réalisable économiquement. L’idée centrale est de remplacer l’objectif d’augmentation du PIB par celui d’amélioration du bien-être humain dans les limites planétaires. Les avancées clés discutées incluent le développement de modèles macroéconomiques écologiques testant des politiques pour gérer une économie sans croissance, la compréhension et la réduction des dépendances à la croissance qui lient le bien-être social à l’augmentation du PIB, et la caractérisation des politiques et des systèmes de provisionnement permettant de réduire l’utilisation des ressources tout en améliorant le bien-être humain.

Les limites écologiques, sociales et économiques à la croissance sont explorées en profondeur. Le rapport « Limits to Growth », publié il y a 50 ans, a posé la question de savoir s’il existe des limites liées au système terrestre qui pourraient contraindre le développement industriel. Basé sur un modèle de dynamique des systèmes, ce rapport a simulé divers scénarios pour la population, la nourriture, les ressources non renouvelables, la pollution, la production industrielle et les services jusqu’en 2100. Le scénario de référence du modèle, supposant la continuation de la prise de décision historique, aboutit à un dépassement et à un effondrement. Ce rapport a déclenché un long débat, toujours non résolu, sur les limites de la croissance.

Les limites planétaires ont été réévaluées dans le contexte des changements globaux et des limites, à travers l’étude des frontières planétaires qui fournissent un « espace opérationnel sûr pour l’humanité ». Les pressions anthropiques dépassent désormais six des neuf frontières planétaires identifiées, notamment celles liées aux émissions de carbone, à la perte de biodiversité, au changement des systèmes terrestres, au changement de l’eau douce, aux flux biogéochimiques et aux nouveaux polluants. Les scientifiques ont lié les tendances du système terrestre aux tendances socio-économiques, y compris la croissance économique, illustrant la « Grande Accélération » des impacts écologiques et de la croissance économique et démographique.

Le débat sur le découplage

Le découplage est un concept central dans les discussions sur la possibilité de concilier la croissance économique avec les limites planétaires. Il s’agit de savoir s’il est possible de réaliser une croissance verte, c’est-à-dire de découpler le PIB des émissions de carbone et de l’utilisation des matériaux. La littérature distingue trois types de découplage : relatif, absolu et suffisant. Le découplage relatif est une diminution de l’intensité matérielle ou carbonique du PIB, où le PIB croît plus vite que l’utilisation des matériaux et les émissions. Le découplage absolu se produit lorsque le PIB croît tandis que l’utilisation des matériaux et les émissions diminuent. Le découplage suffisant ou la croissance verte genuine se produit lorsque le PIB croît tandis que l’utilisation des matériaux et les émissions diminuent suffisamment pour maintenir l’économie dans les limites planétaires.

Les preuves transnationales indiquent que le PIB reste couplé à l’utilisation des ressources, mesurée par l’empreinte matérielle. Cette constatation est valable pour toutes les catégories de matériaux et la plupart des régions, avec quelques exceptions, comme la diminution de l’utilisation des combustibles fossiles dans certains pays européens. Le consensus issu des récentes revues et méta-analyses est que, bien que le découplage relatif du PIB par rapport à l’utilisation des matériaux soit courant, il n’existe aucune preuve de découplage absolu soutenu. De plus, les projections modélisées indiquent qu’à l’échelle mondiale, un découplage absolu est peu probable, même avec des hypothèses optimistes sur la technologie.

Les raisons du couplage étroit entre les ressources et le PIB sont explorées à travers plusieurs explications. L’effet de rebond est l’hypothèse selon laquelle les améliorations technologiques de l’efficacité des ressources n’entraînent pas nécessairement une réduction de l’utilisation des ressources, car la baisse des coûts conduit à une augmentation de la demande. Une étude de 57 cas de matériaux et d’articles modernes, par exemple, n’a trouvé aucune preuve de dématérialisation. Des rebonds énergétiques de 78 à 101 % ont été observés aux États-Unis, au Royaume-Uni et dans certains pays européens. Une autre explication se concentre sur l’intensité matérielle des services, le changement structurel et le commerce international. Une analyse empirique mondiale a révélé que tous les secteurs de l’économie sont à peu près équivalents en termes d’impacts climatiques, terrestres et hydriques en raison des exigences de ressources intégrées des services et du fait que les revenus gagnés dans le secteur des services sont en partie dépensés en biens matériels.

Bien-être humain et limites sociales à la croissance

Le bien-être humain est un autre pilier de la recherche post-croissance, motivé par l’observation que, au-delà d’un certain niveau de revenu, la croissance du PIB n’améliore pas le bien-être humain. L’hypothèse des limites sociales suggère qu’il existe une limite à l’étendue selon laquelle la croissance améliore le bien-être subjectif, car les humains s’adaptent à des niveaux de revenu plus élevés, se comparent à d’autres qui s’enrichissent également, ou parce que la production supplémentaire va vers des biens de statut à somme nulle. L’hypothèse du coût social est que, au-delà d’un certain niveau de PIB, les coûts de la croissance (par exemple, la congestion, la pollution, la santé mentale, les bouleversements sociaux) pourraient compenser ses avantages en termes de bien-être.

Le paradoxe d’Easterlin est un élément clé de cette discussion. Il suggère que le bonheur auto-déclaré varie directement avec le revenu, tant entre qu’au sein des nations, mais que, au fil du temps, la croissance du revenu n’est pas significativement liée à la croissance du bonheur. Cette constatation a été contestée et il semble que la relation empirique entre la croissance et le bonheur dépende de l’ensemble des pays, de la longueur de la période et du type de bien-être qui est mesuré. De plus, bien que le revenu et le bonheur semblent être liés lors des diminutions du PIB, cette relation ne s’applique pas lors des augmentations du PIB. De nouvelles études ont montré que les pays avec des politiques de plein emploi, des filets de sécurité sociale solides et des services publics décommodifiés présentent une satisfaction de vie accrue et que les relations humaines ont un effet beaucoup plus fort sur le bien-être personnel que le revenu.

Les indicateurs alternatifs au PIB sont également explorés. Le Genuine Progress Indicator (GPI), par exemple, est une mesure plus complète du progrès qui, contrairement au PIB, distingue les activités dommageables des activités bénéfiques. Une méta-analyse de 17 pays trouve un schéma général de stabilisation du GPI, et un découplage du GPI par rapport au PIB. À l’échelle mondiale, le GPI par habitant a atteint un pic en 1978 et n’a pas augmenté au-delà d’environ 7 000 dollars par habitant (mesuré en dollars US de 2005).

Stagnation et limites économiques à la croissance

La stagnation économique est un autre angle d’approche de la recherche post-croissance. Les pays à revenu élevé, comme les États-Unis, le Japon et l’Italie, montrent des signes de ralentissement de la croissance ou même de stagnation. Le taux de croissance du PIB par habitant a diminué dans ces pays au cours des 60 dernières années, avec un ralentissement plus modeste de l’économie mondiale. Les économistes ont cherché à expliquer cette tendance de plusieurs manières. Une interprétation est que les rendements marginaux diminuent à mesure qu’une économie croît et devient plus complexe. Les modèles de croissance endogène, cependant, affirment que les connaissances et les nouvelles idées peuvent fournir des rendements croissants à l’investissement en capital dans les infrastructures ou l’éducation, compensant ainsi les rendements décroissants.

Les nouvelles preuves empiriques suggèrent que la productivité dans la recherche et l’innovation pourrait être en déclin, avec des implications pour la croissance économique. De nombreux économistes pensent désormais qu’il existe une tendance à la stagnation dans les pays à revenu élevé, avec des explications se concentrant soit sur des facteurs liés à la demande et à l’investissement, soit sur des facteurs d’offre (par exemple, la démographie, l’éducation, la distribution, l’énergie et la dette). Pour ces derniers, l’énergie ne représente qu’une petite part du frein à la croissance, mais cette argumentation suppose que l’effet de l’énergie sur le PIB est faible étant donné la petite part des dépenses liées à l’énergie dans le PIB total. Si l’énergie devait devenir rare, ce qui est possible, bien que loin d’être certain, cette relation pourrait changer, étant donné que lorsque l’énergie est rare, elle peut imposer de fortes contraintes à la croissance.

Recherche et modèles post-croissance

Les modèles macroéconomiques écologiques sont un outil clé pour explorer les questions de stabilité et de bien-être sans croissance, tout en évaluant de manière systémique les effets de politiques sociales et économiques alternatives. Ces modèles diffèrent des modèles macroéconomiques conventionnels en intégrant des variables économiques et financières et en ayant plusieurs objectifs non substituables (par exemple, la durabilité, l’équité et le bien-être humain). Les modèles simplifient et quantifient une réalité complexe, permettant d’explorer une gamme de possibilités basées sur des scénarios de type « que se passerait-il si ». Cependant, la quantification peut manquer d’éléments plus qualitatifs, ambigus et spécifiques au contexte, mieux capturés par des approches mixtes ou qualitatives, telles que des études de cas ou des ethnographies, qui font également partie de la boîte à outils interdisciplinaire de la recherche post-croissance.

Deux modèles macroéconomiques écologiques particulièrement importants développés pour tester la possibilité d’interventions et de trajectoires post-croissance sont LowGrow SFC (calibré avec des données pour le Canada) et Eurogreen (calibré avec des données pour la France). Différentes mesures politiques et hypothèses produisent des résultats différents, mais il est notable que les scénarios de ces deux modèles et pays partagent certaines tendances centrales. Dans les deux modèles, les trajectoires de faible croissance conduisent à de bien meilleurs résultats climatiques. De plus, de bons résultats sociaux sont possibles lorsque les bonnes politiques sont mises en œuvre. La réduction du temps de travail et un passage de secteurs intensifs en capital à des secteurs intensifs en main-d’œuvre maintiennent l’emploi sans croissance, tandis qu’une garantie d’emploi (Eurogreen) et des paiements de transfert supplémentaires (LowGrow SFC) réduisent les inégalités.

La réduction du temps de travail est cruciale dans ces scénarios car elle réduit le chômage, qui est l’effet de l’augmentation de la productivité du travail dans un contexte de faible croissance ou de décroissance. De plus, des études à différentes échelles (nationale, étatique et ménage) et sur différentes périodes (des années 1990 à aujourd’hui) montrent que le temps de travail est positivement corrélé avec les émissions de carbone, bien que des modèles causaux robustes n’aient pas encore été estimés et que le débat sur l’efficacité de la réduction du temps de travail comme stratégie d’atténuation du climat se poursuive. Les essais mondiaux en cours impliquant une semaine de travail de quatre jours pourraient fournir des informations supplémentaires sur de telles questions.

Les taxes sur le carbone et les ressources sont également utilisées dans ces modèles. Des études antérieures fournissent des preuves supplémentaires sur l’utilité de ces interventions. Par exemple, les taxes sur les carburants incitent les entreprises à innover davantage dans les technologies propres (et moins dans les technologies sales), bien que la transition puisse être lente à moins que les taxes ne soient combinées avec des subventions de recherche importantes. Des questions subsistent concernant les conséquences distributives des taxes sur le carbone et leur acceptabilité politique. Certains chercheurs suggèrent que des conceptions fiscales redistributives, telles que les dividendes carbone, et des processus décisionnels inclusifs pourraient améliorer l’acceptation. Cependant, comme l’a conclu un économiste notable, « la tarification du carbone seule, à des niveaux politiquement plausibles, est peu susceptible d’être particulièrement efficace pour réduire les émissions des carburants et du gaz utilisés dans les secteurs des transports, commerciaux et résidentiels [et] les économistes doivent chercher ailleurs des politiques climatiques efficaces ».

D’autres politiques pour une transition post-croissance ont été proposées, et des efforts récents ont tenté de synthétiser celles-ci en packages cohérents. Certaines de ces politiques pourraient être compatibles avec la croissance, mais dans la littérature post-croissance, l’objectif est de garantir de bons résultats sociaux (par exemple, l’emploi et des niveaux de vie décents) en l’absence de croissance, et de restructurer l’économie pour qu’elle soit plus verte, plus saine et plus équitable. Les propositions centrales incluent des services universels de base (y compris les soins de santé), un revenu inconditionnel, une garantie d’emploi et des réductions du temps de travail. Bien que des recherches supplémentaires soient nécessaires, beaucoup de ces politiques ont déjà été appliquées en pratique, y compris dans le cadre d’expériences contrôlées. Par exemple, il existe de plus en plus de preuves sur les effets sociaux positifs des transferts de trésorerie de type revenu de base aux groupes économiquement vulnérables. Il existe également des preuves que les réductions du temps de travail basées sur la productivité peuvent améliorer les résultats environnementaux et que les augmentations de productivité du travail, sans réduction du temps de travail, affectent négativement le bien-être des travailleurs et nuisent à la productivité à long terme. Enfin, il existe des preuves suffisantes que les services universels de base sont directement liés à de solides résultats sociaux. Des données provenant de 153 pays montrent qu’une augmentation des dépenses de santé publique est associée à une diminution de la mortalité infantile et adulte. Des données provenant de 193 pays montrent que la couverture sanitaire universelle est associée à une augmentation de l’espérance de vie à la naissance et à une augmentation de l’espérance de vie en bonne santé.

Dynamiques Nord-Sud dans un contexte post-croissance

Les dynamiques Nord-Sud dans un contexte post-croissance sont explorées en profondeur. Il existe un consensus général dans la littérature post-croissance selon lequel les pays à faible revenu devraient atteindre des résultats sociaux similaires à ceux que les pays à revenu élevé jouissent actuellement, et devraient augmenter la production si nécessaire pour atteindre ces résultats. Cependant, la nécessité d’une contraction et d’une convergence de l’utilisation des ressources au sein de l’économie mondiale soulève des questions sur les changements nécessaires dans la structure de l’économie mondiale. Une question centrale est de savoir comment le développement et l’utilisation des ressources dans les pays à faible revenu sont liés au développement et à l’utilisation des ressources dans les pays à revenu élevé.

Les économistes écologiques ont abordé cette question en utilisant des données d’entrée-sortie étendues sur le plan environnemental et ont découvert que la croissance dans les pays à revenu élevé repose sur une grande appropriation nette de matériaux, d’énergie, de terres et de travail en provenance du Sud global, incorporés dans les biens échangés. Les chercheurs du système mondial, à leur tour, ont soutenu que cet échange inégal se produit parce que les États plus riches sont capables de tirer parti de leur pouvoir financier et géopolitique pour organiser la production dans le Sud global afin d’alimenter les chaînes de marchandises mondiales, tout en déprimant les prix du travail et des ressources dans le Sud global. Ce processus draine les pays du Sud global de leurs capacités productives qui pourraient être utilisées pour répondre aux besoins humains locaux et atteindre des objectifs de développement de manière plus directe. Cette analyse va à l’encontre des récits dominants dans l’économie du développement et les discours politiques traditionnels. Cependant, si cette littérature est correcte, la post-croissance dans les pays à revenu élevé pourrait être bénéfique pour les pays à faible revenu, dans la mesure où elle réduit ou élimine une appropriation injuste des ressources.

Leçons apprises et lacunes de connaissances

Les leçons apprises de la recherche post-croissance sont nombreuses et variées. Indépendamment de ce que l’on pense de la durabilité ou de la désirabilité de la croissance économique, étant donné que le monde se trouve dans une situation de ralentissement de la croissance couplé à une intensification de l’effondrement écologique, la recherche post-croissance émergente décrite ici pose des questions importantes et offre des réponses provisoires qui peuvent aider à préparer les sociétés à un avenir instable. La recherche post-croissance a établi une nouvelle génération de modèles macroéconomiques écologiques nationaux qui permettent d’explorer les questions de stabilité et de bien-être sans croissance, tout en évaluant de manière systémique les effets de politiques sociales et économiques alternatives. Ces modèles indiquent qu’il existe des trajectoires post-croissance stables qui peuvent permettre aux pays à revenu élevé d’atteindre à la fois des objectifs sociaux et environnementaux. Pourtant, ces modèles pourraient encore être améliorés de quatre manières.

Les lacunes de connaissances identifiées incluent le besoin d’élargir la gamme des indicateurs environnementaux et de bien-être considérés. Des extensions récentes incluent les flux de matériaux et l’empreinte écologique. Il serait également utile d’explorer si les scénarios post-croissance auraient des effets positifs ou négatifs sur d’autres variables environnementales, telles que la biodiversité, l’utilisation des terres et l’eau, ou de modéliser des mesures sociales plus larges, telles que la santé et la satisfaction de vie. Il existe également un besoin d’ajuster et de calibrer les modèles pour des contextes géographiques et économiques autres que ceux de l’Europe et de l’Amérique du Nord, en évaluant des politiques de développement alternatives et des questions de stabilité pertinentes pour les économies du Sud global. Troisièmement, les modèles à l’échelle nationale doivent être améliorés pour capturer les relations et dynamiques internationales, en tenant compte des échanges, du capital et des flux de devises, des facteurs qui pourraient compliquer les scénarios post-croissance dans un seul pays. Enfin, il est nécessaire d’étendre l’approche de l’économie nationale aux modèles économiques climatiques mondiaux qui se connectent et améliorent les modèles d’évaluation intégrés existants, afin que des scénarios d’atténuation post-croissance puissent être modélisés pour le GIEC.

Les ressources


En savoir plus sur REPÈRES RSE

Subscribe to get the latest posts sent to your email.