Élisabeth Laville, avec « La Chine est-elle le nouveau super-héros (paradoxal) du climat ? », interroge avec finesse les ressorts d’un leadership climatique inattendu.
Le dragon vert : quand le plus gros pollueur devient pionnier climatique
Il y a quelque chose de déroutant à voir la Chine, premier émetteur mondial de CO₂, se hisser au rang de champion climatique. Ce n’est pas une conversion soudaine, mais une trajectoire stratégique, patiemment construite, qui mêle urgence sanitaire, ambition industrielle et récit national. Depuis que le concept de « civilisation écologique » a été inscrit dans la Constitution en 2018, le Parti communiste chinois a fait de la transition verte un pilier de son projet politique. Non pas par altruisme, mais par nécessité : la pollution tue, la dépendance énergétique fragilise, et la croissance doit désormais se réinventer.
Randers et Gemenne : deux regards, une même intuition
L’article s’appuie sur deux voix puissantes : Jørgen Randers, co-auteur du rapport « Les limites à la croissance », et François Gemenne, auteur principal du 6e rapport du GIEC. Tous deux, à leur manière, voient dans la Chine un acteur capable de faire ce que les démocraties libérales n’osent plus : planifier, investir massivement, imposer des changements structurels. Randers va jusqu’à dire que « la Chine est probablement le pays qui va sauver le monde et le climat », une phrase qui claque comme un paradoxe provocateur. Pour lui, l’Occident est prisonnier de ses contradictions : le capitalisme exige des profits rapides, la démocratie freine les décisions impopulaires. La Chine, elle, avance, portée par une vision à long terme et une capacité d’exécution redoutable.
Une transition à la chinoise : planification, verticalité, efficacité
Ce qui frappe, c’est la cohérence du modèle chinois. Les plans quinquennaux mobilisent des millions de cadres, orientent les investissements, structurent les filières. En quelques années, la Chine est devenue leader mondial du solaire, des batteries, des véhicules électriques, de l’éolien, et même du nucléaire de nouvelle génération. Elle a investi 1000 milliards de dollars dans les énergies propres en 2024. Ce n’est pas une lubie verte, c’est une stratégie industrielle. Et ça marche : les émissions de CO₂ ont baissé pendant plusieurs trimestres consécutifs, un découplage entre croissance et émissions semble amorcé.
L’envers du miracle : autoritarisme, surveillance, hyperconsommation
Mais ce modèle a un prix. La Chine est classée 151e sur 167 au Democracy Index. Le contrôle social s’intensifie, les libertés reculent, les Ouïghours sont persécutés. Et pendant que l’État interdit les sacs plastiques avec une efficacité redoutable, il laisse prospérer des géants de l’hyperconsommation comme SHEIN ou Temu, qui inondent le monde de produits à bas coût. La Chine décarbone, mais elle ne prône pas la sobriété. Elle exporte une consommation frénétique, tout en cultivant une image de puissance raisonnable. Ce double visage interroge : peut-on séparer l’efficacité écologique de son contexte politique ?
L’ombre portée du soft power
La Chine ne produit pas que des panneaux solaires. Elle tisse sa toile culturelle, diplomatique, économique. Les Instituts Confucius, les investissements en Afrique, la montée en puissance de TikTok ou de DeepSeek AI participent d’une stratégie d’influence globale. Xi Jinping n’est pas non plus que l’héritier de Mao : il se veut aussi le dépositaire de 4000 ans d’histoire, le guide d’un monde post-occidental. Et cela fonctionne : selon une étude de Nira Data, la Chine est en 2025 la seule grande puissance à bénéficier d’une image positive nette dans le monde.
Et si l’Europe s’alliait à la Chine ?
Randers et Gemenne suggèrent de manière audacieuse que l’Europe, plutôt que de rivaliser, devrait coopérer avec la Chine. Ensemble, ces deux blocs pourraient entraîner le monde vers une transition à grande échelle. Ce n’est pas une soumission, mais un réalisme stratégique. L’Europe a l’expertise, la Chine a la capacité d’exécution. Le climat n’attendra pas que les modèles politiques se réconcilient.
Ce que la Chine nous oblige à penser
Ce texte invite à sortir des réflexes binaires. La Chine n’est ni un modèle à copier, ni un épouvantail à rejeter. Elle est un révélateur. Elle montre que la transition écologique peut être rapide, massive, systémique. Mais elle pose aussi des questions vertigineuses : peut-on concilier efficacité et démocratie ? Transition verte et justice sociale ? Innovation technologique et liberté individuelle ?
La Chine nous oblige à rebattre les cartes de nos imaginaires. À envisager que le leadership climatique ne viendra peut-être pas de là où nous l’attendions. Et que pour sauver la planète, il faudra peut-être apprendre à composer avec l’altérité, même quand elle dérange.
La ressource
- l’article Linkedin d’Elisabeth Laville
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