Pourquoi l’IA n’est pas une solution — mais un problème systémique – par AI Now

Mon invitation personnelle à la lecture de ce rapport: Nous sommes tous aujourd’hui invités à avoir un avis sur l’intelligence artificielle. Certainement comme moi, vous êtes fascinés par ses promesses en même temps qu’inquiets de ses dérives visibles. En tant que praticiens de la RSE, nous avons appris à traquer les externalités, à interroger les récits. L’IA, dans sa forme actuelle, est, en même temps qu’un outil puissant, un concentré de tout ce que nous combattons : émissions de CO₂ exponentielles, consommation d’eau délirante, destruction de biodiversité, manipulation des imaginaires, affaiblissement des leviers démocratiques, et création d’une industrie du faux. Nous avons l’impression d’entrer en dystopie en même temps qu’en Eldorado.

Avec « Artificial Power », nous sommes amenés à changer de focale. Mesurer les impacts environnementaux ou sociaux de l’IA est secondaire. En réalité, il nous est proposé de comprendre ce qu’elle (l’IA) fait au monde, comment elle restructure les institutions, reconfigure les rapports de pouvoir, redéfinit les normes, et impose une vision du progrès fondée sur la vitesse, la performance, et la domination. Nous pouvons alors voir plus clairement la politique américaine actuelle, la dérégulation stratégique, la peur européenne de déclassement, et le mythe d’une transition écologique facilitée par l’IA – promesse-mirage.

L’IA passionne, captive, fait rêver. Il est extrêmement difficile – presque illégitime – de porter un récit contraire, comme il est difficile de remettre en cause les dogmes de la croissance, de la compétitivité, de l’innovation, de l’immigration, ou du mérite. Mais ce rapport nous donne les outils pour le faire. C’est là une véritable grille de lecture alternative de l’IA qui nous est donnée, avec un guide pour reconstruire un avenir où la technologie ne serait pas un impératif, mais un choix. L’innovation n’a pas besoin d’être une course, elle peut être une conversation avec notre conscience, avec nos objectifs pour faire société et fonder un avenir où le soin, la justice, et la démocratie ne seraient pas des externalités, mais des fondations.

En quelques mots : L’intelligence artificielle n’est pas un progrès, c’est une prise de pouvoir. Voilà le fil rouge du rapport 2025 de l’AI Now Institute, qui démonte méthodiquement les mythes, les récits et les infrastructures qui soutiennent l’ascension fulgurante d’un secteur aussi opaque qu’influent. Derrière les promesses d’innovation se cache une stratégie de concentration économique, de captation politique et de reconfiguration sociale. Ce n’est donc là pas une critique technologique, mais bien une cartographie du pouvoir. Le rapport souhaite une rupture, non pas avec la technologie elle-même, mais avec le modèle industriel, politique et idéologique qui la porte.
Dans un premier chapitre, le rapport décrit un monde où l’IA est utilisée contre les citoyens, sur les travailleurs, et pour les intérêts d’une poignée d’acteurs, et nous propose de prendre un autre chemin
Dans un second, il explore les mythes qui soutiennent l’expansion de l’industrie de l’intelligence artificielle : la promesse d’une AGI imminente, la logique du “trop gros pour échouer”, la rhétorique de la guerre technologique, et la criminalisation de la régulation.

La ressource

🔗 Artificial Power – 2025 Landscape Report par AI Now Institute

Sommaire

L’IA comme cheval de Troie du pouvoir corporatiste

Ignorer la trajectoire actuelle de l’IA, c’est accepter une régression démocratique, sociale et écologique. L’IA n’est pas un outil neutre. Elle est le vecteur d’un projet politique porté par les géants du numérique — Microsoft, Amazon, Google, Meta, OpenAI, Anthropic — qui cherchent à redessiner les fondations de nos sociétés sous couvert d’innovation. Ce projet repose sur une double illusion : celle de l’inévitabilité technologique et celle de la neutralité des infrastructures. Or, comme le rappelle le rapport, l’IA ne fonctionne souvent pas bien, même selon ses propres critères. Mais cela importe peu : ce qui compte, c’est le récit, la promesse, la captation de l’attention et des ressources.

“The question we should be asking is not if ChatGPT is useful or not, but if OpenAI’s unaccountable power, linked to Microsoft’s monopoly and the business model of the tech economy, is good for society.”

Une économie de l’extraction, pas de la création

L’IA contemporaine extrait plus qu’elle ne crée. Elle extrait des données, des savoirs, des infrastructures, des ressources naturelles, des compétences humaines. Elle transforme des systèmes publics en plateformes privatisées, des métiers en flux automatisés, des citoyens en cibles. Le rapport montre comment cette logique d’extraction s’étend à tous les domaines : éducation, santé, culture, énergie, justice, travail.

Et cette extraction est rendue possible par une infrastructure massive, coûteuse, énergivore, subventionnée par les États et les contribuables. Les chiffres sont vertigineux : Anthropic a brûlé 5,6 milliards de dollars en 2025, OpenAI a perdu 5 milliards, sans modèle économique viable. Mais les valorisations explosent, portées par la spéculation et les promesses de domination.

Une bulle spéculative adossée à l’État

L’IA est une industrie déficitaire, mais soutenue par des fonds publics. Les entreprises cherchent à sécuriser leur avenir par des contrats publics, souvent dans les secteurs les plus coercitifs : surveillance, armement, gestion carcérale. Le récit de l’“IA d’intérêt général” sert à justifier des investissements massifs, sans retour tangible pour les citoyens.

“This is not a technology being embraced by a society glad of its utility.”

Une infrastructure de domination

L’IA n’est pas un outil mais bien plus une infrastructure de pouvoir. Elle redéfinit les règles du jeu : qui décide, qui contrôle, qui accède, qui est surveillé, qui est exclu. Elle impose une vision du monde où la performance est mesurée en gigawatts, en milliards de paramètres, en parts de marché. Et cette vision est profondément incompatible avec les principes de justice sociale, de démocratie, de durabilité. Le rapport appelle à refuser cette trajectoire, à contester les récits dominants, à reconstruire une vision de l’innovation centrée sur les besoins réels, les savoirs situés, les communautés.

L’IA n’est pas une technologie, mais un projet politique, un système de pouvoir, un levier de transformation sociale. Et il nous rappelle que l’avenir n’est pas écrit : il dépend de notre capacité à résister, à imaginer, à construire autrement.

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Les mythologies de l’IA

L’IA n’est pas non plus née d’une révolution scientifique, mais a été construite autour d’un récit bien ficelé. Ce chapitre explore les mythes qui soutiennent l’expansion de l’industrie de l’intelligence artificielle : la promesse d’une AGI imminente, la logique du “trop gros pour échouer”, la rhétorique de la guerre technologique, et la criminalisation de la régulation. Ces récits ne sont pas des erreurs de jugement : ce sont des instruments de pouvoir. Ils permettent à une poignée d’acteurs de capter des ressources publiques, de façonner les politiques industrielles, et de se soustraire à toute forme de contrôle démocratique. Ce chapitre est une plongée dans les fondations idéologiques de l’IA contemporaine — et une invitation à les déconstruire.

La mythologie de l’AGI : l’argument qui clôt tous les débats

L’AGI (Artificial General Intelligence) est le Graal de l’industrie. Une intelligence artificielle capable de surpasser l’humain dans toutes ses fonctions cognitives. Mais ce Graal est un mirage – et un levier stratégique. Le terme, inventé en 1997, a été ressuscité par OpenAI dans les années 2010 comme outil marketing, puis comme justification politique : si l’AGI est inévitable, alors toute régulation devient suspecte, tout investissement devient urgent, et toute critique devient irresponsable.

“AGI has become the argument to end all other arguments.”

Cette rhétorique est pourtant scientifiquement infondée : 84 % des chercheurs de l’AAAI estiment que les architectures actuelles ne peuvent pas produire une AGI. Les benchmarks utilisés (comme “Humanity’s Last Exam”) sont absurdes, auto-référentiels, et déconnectés des réalités du terrain. L’AGI est une fiction performative, qui permet de disqualifier les experts de terrain (enseignants, médecins, travailleurs sociaux) au profit des ingénieurs et des investisseurs. Et cette fiction est dangereuse : elle naturalise l’injustice, dépolitise les choix technologiques, et justifie l’extraction de ressources au nom d’un futur hypothétique.

Trop gros pour échouer : infrastructures, capitaux et dépendances

L’IA contemporaine repose sur une logique simple : plus c’est gros, mieux c’est. Cette logique a été adoptée par les géants du numérique (Microsoft, Google, Meta) qui ont investi des sommes colossales dans des infrastructures de calcul, des data centers, des puces, des talents. Cette logique est auto-renforçante : elle crée des barrières à l’entrée et verrouille le marché en rendant l’IA dépendante d’un petit nombre d’acteurs.

“The success or failure of the AI bubble will now have a profound effect on the stock market as a whole.”

Mais cette dépendance est fragile : les modèles sont coûteux, les usages sont incertains, et les infrastructures sont énergivores. Le rapport évoque le projet Stargate (100 milliards de dollars pour des data centers), les alliances entre OpenAI et SoftBank, et les politiques publiques qui subventionnent cette expansion au nom de la “compétitivité”. Même les modèles “petits mais puissants” (comme DeepSeek R1) sont récupérés par les géants, qui les utilisent pour diversifier leur portefeuille sans remettre en cause la logique du “plus gros, plus vite”.

La guerre des intelligences : de la dérégulation à la politique industrielle

La rhétorique de la guerre technologique entre les États-Unis et la Chine est un outil de légitimation pour l’industrie de l’IA. Elle permet de présenter toute régulation comme une menace pour la sécurité nationale, et de justifier des politiques industrielles agressives : subventions, export controls, partenariats militaires.

“It is the policy of the United States to sustain and enhance America’s global AI dominance.”

Cette rhétorique est utilisée par des acteurs comme Palantir, OpenAI, Meta, Google, qui ont levé les interdictions sur l’usage militaire de leurs technologies. Elle est aussi utilisée par Nvidia, qui promeut le concept de “Sovereign AI” pour diversifier ses marchés tout en consolidant sa position.

En Europe, cette logique est reprise sous des formes locales : InvestAI (€20 milliards), les “gigafactories” de GPU, les coalitions pour une “Eurostack”. Mais ces initiatives restent inféodées aux logiques de puissance, et peu compatibles avec une vision démocratique de l’innovation.

La régulation comme ennemi de l’innovation

L’industrie de l’IA a criminalisé la régulation. Après avoir promis des garde-fous, les entreprises ont retourné leur veste dès que le vent politique a tourné. Le rapport cite l’exemple du projet de loi californien SB 1047, qui imposait des obligations de transparence : veto après lobbying intense. Le projet SB 813, lui, permet aux entreprises de s’auto-certifier et de se protéger contre toute responsabilité.

Même en Europe, la dynamique est similaire : l’AI Liability Directive est abandonnée, les règles sont assouplies, et Macron appelle à “plug, baby, plug” — une injonction à accélérer, coûte que coûte. Le rapport montre que cette dérégulation est présentée comme une condition de l’innovation, alors qu’elle affaiblit la concurrence, renforce les monopoles, et expose les citoyens à des risques majeurs.

Conclusion

Ce chapitre est une disséquation des récits fondateurs de l’IA contemporaine. L’AGI, la guerre technologique, la logique du “scale”, et l’hostilité à la régulation ne sont pas des faits, mais des fictions performatives, des outils de pouvoir, des stratégies de captation. Le rapport propose de repolitiser le débat, de recentrer l’expertise sur les usages réels, et de refuser les trajectoires imposées.

Pile je gagne, face tu perds

L’IA est une arnaque bien ficelée, loin du pari technologique. Ce chapitre démonte la mécanique d’un marché truqué, où les géants du numérique ont verrouillé les règles du jeu pour gagner quoi qu’il arrive. Même si l’IA échoue, même si les modèles hallucinent, même si les usages sont triviaux ou dangereux, les profits sont garantis — pour eux. C’est une stratégie d’extraction, de captation, de verrouillage. Ce chapitre révèle comment l’IA est devenue une infrastructure de rente, financée par les États, payée par les citoyens, et pilotée par des intérêts privés. Une démonstration implacable de la manière dont le progrès technologique peut être détourné pour renforcer les inégalités, affaiblir les institutions, et déposséder les communautés.

Un marché truqué, où les dés sont pipés

L’IA est présentée comme une révolution. En réalité, c’est une bulle spéculative, alimentée par la peur de manquer le train (AI FOMO), et structurée pour garantir les gains des géants du cloud — Microsoft, Amazon, Google. Ces entreprises vendent de l’infrastructure plus que des modèles. Et chaque requête ChatGPT, chaque API, chaque agent, c’est du compute facturé à prix d’or.

Le rapport montre comment les partenariats exclusifs (OpenAI-Microsoft, Anthropic-Google/Amazon) sont des mécanismes de verrouillage : les startups sont piégées dans des écosystèmes fermés, les marges sont captées par les hyperscalers, et les innovations sont absorbées ou neutralisées. Même les modèles “efficients” comme DeepSeek, qui promettent une IA plus légère, ne changent rien : l’efficacité augmente la demande, et donc renforce la dépendance aux infrastructures dominées par les géants.

“As AI gets more efficient and accessible, we will see its use skyrocket, turning it into a commodity we just can’t get enough of.” — Satya Nadella

Une explosion des data centers, aux frais du public

Les chiffres sont abyssaux : 180 milliards de dollars investis en 2024, 300 milliards en 2025, pour construire des data centers qui consommeront 80 GW d’électricité — soit l’équivalent de tout l’État de Californie. Et qui paie ? Les citoyens.

Les entreprises négocient des tarifs préférentiels avec les monopoles énergétiques, qui répercutent les coûts sur les usagers. En Géorgie, les factures ont augmenté de 37 %. En Virginie, les data centers peuvent se déconnecter du réseau, provoquant des instabilités. Et les contrats sont opaques, les audiences publiques inexistantes.

“Utility companies offer special contracts to Big Tech companies to attract their business — and then raise electricity rates for other ratepayers.”

Une emprise sur toute la chaîne énergétique

Les géants du numérique achètent de l’énergie et investissent dans toute la chaîne. Microsoft rouvre une centrale nucléaire à Three Mile Island. Google finance la géothermie. Amazon parie sur l’hydrogène. Et Sam Altman investit dans la fusion. Cette stratégie vise à verrouiller l’approvisionnement, à capter les subventions, et à justifier l’expansion énergétique au nom de l’IA. Le récit de l’abondance (“abundance agenda”) est détourné pour accélérer la production fossile, sous prétexte que l’IA en a besoin.

Des subventions massives, des retours minimes

Les États sont pris au piège. En Indiana, une loi exonère les data centers de taxes pendant 50 ans, ce qui représente 1,7 milliard de dollars de pertes fiscales. Amazon a reçu 6 milliards de subventions. Et dans 32 États, des dispositifs similaires sont en place.

Mais les retours sont faibles : peu d’emplois, peu d’investissements locaux, peu de bénéfices pour les communautés. Et quand les États tentent de réguler, les entreprises lobbyent agressivement pour bloquer les lois — comme en Virginie, où 100 000 dollars ont été versés à des élus pour faire échouer des projets de loi sur la transparence et la durabilité.

Une dépendance systémique des petits acteurs

Même les entreprises “alternatives” sont piégées. Les startups, les fournisseurs, les agences publiques utilisent toutes les services cloud des géants. Elles sont verrouillées dans des contrats, des écosystèmes, des dépendances techniques. Et quand elles deviennent trop visibles, elles sont rachetées, ou leurs équipes sont absorbées via des “acqui-hires”. Le capital-risque lui-même est aligné : il finance des entreprises conçues pour être revendues aux géants, et milite contre toute régulation qui freinerait les fusions.

Conclusion

L’IA est le prétexte à une expansion industrielle, énergétique et financière sans précédent. Il montre que l’innovation est un alibi, que la concurrence est une illusion, et que les citoyens paient la facture — en argent, en énergie, en droits, en souveraineté. Le marché est « capturé » d’avance.

Le rapport appelle à rompre avec cette trajectoire, à repolitiser les infrastructures, à réclamer des comptes, et à reconstruire un modèle d’innovation au service du bien commun.

Plongée au coeur des résultats de l’IA

L’IA dégrade le monde avant de le transformer. Ce chapitre est une plongée dans les usages réels de l’intelligence artificielle dans les infrastructures sociales — éducation, santé, immigration, travail, services publics. On observe là les résultats plutôt que les promesses. L’IA est déjà là, et elle aggrave les inégalités, affaiblit les institutions, dépossède les professionnels, et expose les plus vulnérables à des risques systémiques. Ce chapitre est une archive des échecs, une cartographie des dérives, une mise en accusation des logiques de solutionnisme technologique. Il montre que l’IA n’est pas un outil neutre, mais un instrument de coercition, un levier d’austérité, un mécanisme de surveillance, et un prétexte à la privatisation.

Des promesses surdimensionnées, des résultats sous-performants

L’IA est vendue comme une panacée : elle va guérir le cancer, révolutionner l’éducation, optimiser l’agriculture, démocratiser la santé. Mais ces promesses sont sans fondement empirique. Le rapport montre que les bénéfices sont surévalués, non vérifiés, et souvent contredits par la recherche.

“While the science that reveals AI harms is robust, the evidentiary base that supports its asserted benefits is decidedly thin.”

Les exemples sont édifiants : OpenAI, Anthropic, DeepMind promettent de “guérir le cancer” grâce à l’AGI. Mais les outils réellement efficaces (vision par ordinateur, repurposing de médicaments) n’utilisent pas les LLMs. Et pendant ce temps, le gouvernement coupe 4 milliards de dollars au NIH, affaiblissant la recherche publique.

L’IA comme substitut à l’expertise humaine

Dans l’éducation, la santé, l’agriculture, l’IA est utilisée pour remplacer les professionnels — enseignants, infirmiers, agriculteurs — au lieu de les soutenir. Le rapport montre comment les outils d’IA dévalorisent le travail, affaiblissent les protections, et excluent les experts du processus de décision.

Dans les écoles, des chatbots sont déployés sans concertation, des systèmes de reconnaissance faciale sont installés pour “prévenir les fusillades”, et des logiciels de surveillance comme GoGuardian infiltrent les ordinateurs des élèves. Les enseignants ne sont pas consultés, les syndicats sont ignorés, et les élèves sont réduits à des flux de données.

“AI short circuits the process and in so doing breaches the entire educational contract.”

Dans les hôpitaux, les IA sont utilisées pour transcrire, diagnostiquer, planifier — mais sans résoudre les problèmes structurels : sous-effectifs, salaires bas, manque de protections. L’IA devient un outil d’austérité et ne contribue aux soins.

Le techno-solutionnisme comme masque de l’austérité

Le rapport montre comment l’IA est utilisée pour justifier des coupes budgétaires, centraliser les données, et démanteler les services publics. Le cas du DOGE (Department of Government Efficiency) est emblématique : sous prétexte d’efficacité, l’administration Trump licencie des milliers de fonctionnaires, ferme des agences, et remplace les services par des agents IA.

Mais ces agents sont incompétents, non testés, et profondément opaques. Le chatbot MyCity, déployé à New York, donne des informations illégales aux citoyens, refuse de divulguer ses sources, et est géré par Microsoft, sans contrôle public.

“The goal of projects like MyCity may not be to serve citizens but to incentivize and centralize access to citizen data.”

L’IA devient un cheval de Troie de la privatisation, un outil de surveillance, et un prétexte à la désinstitutionnalisation.

4. Une productivité qui ne profite qu’aux entreprises

Le mythe de la productivité est au cœur du discours pro-IA. Mais le rapport montre que les gains sont captés par les actionnaires, pas par les travailleurs. L’IA est utilisée pour surveiller, accélérer, gamifier, épuiser.

Chez Amazon, les algorithmes traquent les pauses, les mouvements, les performances. Les quotas sont inatteignables, les blessures augmentent, et les travailleurs sont licenciés puis réembauchés à des salaires plus bas.

“Algorithmic wage setting only goes in one direction for workers: down.”

Dans les plateformes, les infirmiers doivent enchérir sur leurs propres salaires, les livreurs sont désactivés sans recours, et les contrats interdisent toute action collective. L’IA devient un outil de précarisation, un mécanisme de déresponsabilisation, et un instrument de contrôle total.

5. Une technologie coercitive, opaque, et violente

L’IA est utilisée sur les gens, pas par eux. Dans l’immigration, les outils d’analyse prédictive sont utilisés pour détecter les fraudes, évaluer les risques, justifier les détentions. Mais ces outils sont biaisés, intransparents, et sans recours. Palantir fournit des bases de données massives, connectées à la SSA, l’IRS, et HHS. Clearview AI est utilisé pour surveiller les migrants, les enfants, les militants. Et les agences comme ICE utilisent des scores algorithmiques pour décider qui doit être expulsé.

Ces systèmes sont invisibles, incontestables, et profondément dangereux. Ils transforment la gouvernance en surveillance, la justice en calcul, et les droits en probabilités.

Conclusion

L’IA est un problème systémique. Elle aggrave les inégalités, affaiblit les institutions, dévalorise le travail, violente les droits, et détruit la confiance. Elle est utilisée pour justifier l’austérité, centraliser le pouvoir, et exclure les citoyens du processus démocratique. Le rapport appelle à repolitiser les usages, à revaloriser l’expertise humaine, à protéger les institutions, et à refuser les trajectoires imposées par les intérêts privés.

Roadmap pour l’action

Ce n’est pas une bataille technologique, c’est une bataille pour le pouvoir. Ce chapitre est un appel à l’action. Il ne propose pas une régulation cosmétique, ni une innovation naïve. Il trace une feuille de route pour reprendre le contrôle : sur les infrastructures, sur les récits, sur les usages, sur les institutions. Il affirme que l’IA ne doit pas être au centre de notre avenir — le bien commun, si. Il propose des leviers concrets, des alliances stratégiques, des ruptures nécessaires. C’est un manifeste pour une innovation publique, démocratique, écologique, et sociale. Une invitation à reconstruire, non pas autour de l’IA, mais malgré elle.

Repolitiser l’IA : une lutte pour le pouvoir

Le rapport commence par une mise au point : l’IA n’est pas inévitable, elle est construite, orientée, financée. Et elle peut être contestée. Il faut refuser le récit de la fatalité, et recentrer le débat sur les rapports de force : qui décide, qui profite, qui subit.

“Make AI a fight about power, not progress.”

Le rapport propose de cibler les intérêts industriels, de mobiliser les travailleurs, de refuser la confiance aveugle, et de reconstruire une innovation centrée sur le public.

Cibler les intérêts industriels : DOGE, data centers, algorithmes de prix

Le DOGE (Department of Government Efficiency) est présenté comme un cas d’école : sous prétexte d’efficacité, il centralise les données, licencie les fonctionnaires, externalise les services, et bénéficie directement aux entreprises de Musk.

Les data centers sont un autre front : 300 milliards de dollars investis, 80 GW de demande énergétique, subventions massives, pollution, dégradation des ressources locales. Le rapport appelle à des moratoires, des standards environnementaux, des transparences contractuelles, et des protections pour les usagers.

Enfin, les algorithmes de prix et de salaires sont dénoncés comme des outils d’exploitation : surveillance individualisée, discrimination algorithmique, précarisation. Des lois sont proposées pour interdire les prix personnalisés, encadrer les salaires algorithmiques, et protéger les travailleurs.

Organiser les travailleurs : du local au global

Le rapport montre que les travailleurs sont les mieux placés pour contester l’IA. Des campagnes syndicales ont déjà obtenu des victoires : Writers Guild, National Nurses United, SEIU, FUN. Des principes sont proposés : co-gouvernance, droits à l’information, interdiction de l’automatisation sans consentement, protection contre les désactivations arbitraires.

Le rapport appelle à organiser toute la chaîne de valeur de l’IA : des data labelers africains aux ingénieurs de Google. Il cite des initiatives prometteuses : ACMU, UNI Global, Alphabet Workers Union, Tech Equity Collaborative. Il appelle à des projets mieux financés, plus ambitieux, plus solidaires.

Réguler sans naïveté : une politique du “zéro confiance”

Le rapport propose une politique du “zero trust” : ne pas croire aux promesses de l’industrie, exiger des preuves, imposer des règles claires.

Il propose :

  • Des interdictions nettes : reconnaissance émotionnelle, scoring social, tarification algorithmique, usage militaire.
  • Une régulation sur tout le cycle de vie : collecte, entraînement, déploiement.
  • Une transparence obligatoire : publication des données, documentation des risques.
  • Une supervision indépendante : audits externes, tests préalables, ressources pour les agences.
  • Des sanctions structurelles : suppression des données illégales, interdiction de partenariats, exclusion des marchés publics.

Dérégler le marché : antitrust et séparation structurelle

Le rapport propose une boîte à outils antitrust pour casser les monopoles :

  • Séparation des activités cloud et IA.
  • Interdiction des partenariats entre hyperscalers et startups.
  • Application des nouvelles lignes directrices de la FTC.
  • Interdiction du self-preferencing.
  • Ouverture aux actions privées en justice.

Il montre que les régulateurs ont les bons diagnostics, mais manquent de courage politique. Il appelle à des actions structurelles, pas des ajustements marginaux.

Reprendre la main sur l’innovation publique

Le rapport critique les initiatives comme NAIRR (National AI Research Resource), qui reproduisent les dépendances à Big Tech. Il appelle à :

  • Investir dans l’expertise publique.
  • Définir des conditions claires pour les financements publics.
  • Exclure les intérêts militaires et industriels.
  • Redonner du pouvoir aux communautés structurées.
  • Définir une innovation centrée sur les besoins réels, pas sur l’IA.

Conclusion

Ce chapitre est une feuille de route pour la reconquête. Il ne propose pas de réguler l’IA pour mieux l’intégrer, mais de repenser les conditions de son existence. Il appelle à redistribuer le pouvoir, à reconstruire des institutions démocratiques, à protéger les travailleurs, à défendre les ressources, et à imaginer un avenir sans dépendance technologique.

Conclusion générale

Artificial Power dresse ainsi ici une cartographie du pouvoir et une mise en accusation des logiques industrielles, politiques et idéologiques qui sous-tendent l’IA contemporaine. L’IA n’est pas un outil neutre, ni une technologie inévitable : c’est une infrastructure de domination, un levier d’extraction, un prétexte à la privatisation, un cheval de Troie de l’austérité. Les récits fondateurs tels que l’AGI, la productivité, l’innovation, la sécurité nationale peuvent être démontés. Le rapport révèle leur fonction : justifier l’expansion de Big Tech, capter les ressources publiques, affaiblir les institutions, et imposer une vision du monde où la performance se mesure en téraflops, en milliards de paramètres, en parts de marché.

Enfin, le rapport dresse une feuille de route pour reprendre le contrôle : régulation structurelle, mobilisation syndicale, innovation publique, protection des droits, réappropriation des infrastructures. Il faut pour refuser la trajectoire imposée, repolitiser les usages, reconstruire une vision de l’innovation centrée sur le bien commun.


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