| Synthèse du rapport du Global Energy Monitor, publié en Mai 2026, Pedal to the Metal 2026 – The iron and steel industry’s coal lock-in crisis |
En quelques mots
L’industrie sidérurgique mondiale traverse une crise de schizophrénie stratégique : alors que les annonces de « l’acier vert » fleurissent, le secteur s’enferme paradoxalement dans un verrouillage structurel au charbon. Malgré une progression incrémentale de la filière électrique, le gigantisme des nouveaux hauts-fourneaux, portés par l’Inde et la Chine, menace de saturer le budget carbone planétaire. Le rapport révèle une vérité brutale : sans une interruption immédiate des investissements dans les infrastructures traditionnelles et une accélération massive de l’hydrogène vert, la trajectoire net-zéro du secteur ne restera qu’une vue de l’esprit, condamnant des milliards de dollars d’actifs à devenir des passifs environnementaux et financiers.
La ressource
🔗 Global Energy Monitor – 2026-05 – Pedal to the Metal 2026 – The iron and steel industry’s coal lock-in crisis
Sommaire
Introduction : L’illusion de la transition et le poids de l’inertie
Le secteur du fer et de l’acier se trouve à la croisée des chemins, mais ses pieds sont encore profondément ancrés dans le charbon. Si l’on observe une montée en puissance de la technologie du four à arc électrique (EAF), qui représente désormais 34 % de la capacité opérationnelle mondiale, cette avancée est littéralement submergée par l’ombre portée des hauts-fourneaux traditionnels. L’industrie joue contre la montre : les échéances de décarbonation de 2030 approchent à grands pas, tandis que les nouveaux projets à base de charbon continuent de sortir de terre, créant un effet de verrouillage (lock-in) qui hypothèque les décennies à venir.
Une cartographie de l’acier mondial par Global Energy Monitor
L’expertise déployée dans ce rapport s’appuie sur une observation granulaire du paysage industriel, suivant 1293 usines dans 91 pays. Cette vision systémique permet d’appréhender non seulement les unités de production d’acier, mais aussi les mines de fer et les flux de charbon métallurgique, révélant une interdépendance complexe entre les ressources amont et la technologie aval. C’est dans ce maillage serré que se cachent les leviers de transformation, mais aussi les résistances les plus farouches au changement.
Executive Summary : Le paradoxe de l’expansion coal-based
La persistance de la sidérurgie au charbon met en péril toute velléité de décarbonation, avec 319 millions de tonnes par an (mtpa) de capacité de hauts-fourneaux (BF) actuellement en développement. Si tous les projets actuels se concrétisent, nous assisterons à une augmentation nette de 88 mtpa de capacité de hauts-fourneaux d’ici 2035. Ce chiffre cache une réalité physique terrible: chaque nouveau haut-fourneau construit aujourd’hui est une promesse d’émissions massives pour les 40 prochaines années.
L’éveil de l’Inde et l’inertie de la Chine
L’Inde s’impose comme le nouveau centre de gravité de l’expansion carbonée, portant à elle seule plus de 60 % de la nouvelle capacité mondiale de hauts-fourneaux. Paradoxalement, seuls 5 % de ces projets ont déjà franchi l’étape du premier coup de pioche, offrant une fenêtre d’intervention politique et financière unique pour rediriger ces capitaux vers des technologies plus propres. En Chine, le géant déploie une stratégie de petits pas : si 39 % de ses développements futurs se tournent vers l’électrique, la masse colossale de son parc existant au charbon – dont 94 % ne dispose d’aucun plan de retraite – rend la transition structurellement lente et incertaine.
Le mirage du DRI et le goulot d’étranglement de l’hydrogène
La réduction directe du fer (DRI) est souvent présentée comme la panacée, avec une expansion potentielle de 141 % de la capacité mondiale. Pourtant, 98 % de la production actuelle de DRI repose sur les énergies fossiles, principalement le gaz naturel, et 17 % utilisent encore le charbon. Le passage à l’hydrogène vert reste le maillon faible : il ne représente aujourd’hui que 2 % de la capacité opérationnelle de DRI. Sans un basculement radical vers des réducteurs non fossiles, le DRI risque de n’être qu’un substitut de verrouillage, remplaçant le charbon par le gaz, là où le choc climatique exige une rupture totale.
Contexte et fondamentaux de la décarbonation
L’industrie sidérurgique est le moteur thermique d’une économie mondiale encore largement dépendante du carbone. Ce chapitre pose les jalons d’une transition, rappelant que ce secteur est responsable de 7 à 9 % des émissions mondiales de gaz à effet de serre. Dans ce contexte, la décarbonation est une nécessité de survie systémique face aux trajectoires du scénario Net Zero d’ici 2050.
L’urgence climatique comme nouveau paradigme industriel
Pour respecter l’Accord de Paris, l’intensité carbonique de la production d’acier doit chuter drastiquement d’ici 2030, avec une réduction cible de 25 % par rapport aux niveaux actuels. Cette exigence crée une tension asymétrique entre les économies matures, dont les infrastructures arrivent en fin de cycle, et les nations émergentes qui voient dans l’acier le socle de leur urbanisation galopante. Pour rester sur la trajectoire de 1,5°C, la part de la production d’acier primaire via la route charbon (BF-BOF) doit s’effondrer au profit de méthodes électrifiées ou basées sur l’hydrogène, une mutation qui exige une réallocation massive des flux de capitaux.
Le levier technologique : au-delà de la substitution, une mutation structurelle
Les fondamentaux de la décarbonation reposent sur un triptyque : l’efficacité énergétique, l’électrification via les fours à arc électrique (EAF) et l’adoption du fer de réduction directe (DRI). Le rapport insiste sur le fait que l’EAF, bien que performant, n’est « vert » que si le mix électrique qui l’alimente l’est également. Aujourd’hui, la capacité mondiale d’EAF stagne à 34 %, une progression trop lente face à l’inertie des hauts-fourneaux. La véritable rupture identifiée réside dans le passage du gaz naturel à l’hydrogène vert pour le DRI, une transition qui permettrait d’éliminer jusqu’à 95 % des émissions du processus, à condition que l’infrastructure de production d’hydrogène suive cette ambition.
Le mirage du captage et stockage du carbone (CCUS)
Une analyse singulière du document concerne le CCUS, souvent présenté par les industriels comme le sauveur des actifs existants. Le rapport adopte une posture critique, qualifiant cette technologie de solution de « dernier recours » plutôt que de pilier central. Avec seulement une poignée de projets pilotes à l’échelle mondiale et des coûts opérationnels prohibitifs, le CCUS risque de devenir un argument de greenwashing permettant de prolonger la vie des hauts-fourneaux au lieu de financer leur remplacement. L’expertise du rapport invite à ne pas confondre les promesses technologiques lointaines avec les impératifs physiques immédiats.
État des lieux : Capacités de production et développement des infrastructures
La physionomie de la sidérurgie mondiale en 2026 est celle d’une inertie monumentale. La capacité opérationnelle stagne autour de 2 216 mtpa, mais ce calme plat en surface cache un courant de fond technologique encore trop faible pour renverser la vapeur. Si la technologie du four à arc électrique (EAF) gagne du terrain avec une croissance annuelle de 12,8 % sur les cinq dernières années, le convertisseur à l’oxygène (BOF), indissociable du charbon, continue de régner sans partage sur 66 % de la production mondiale. Cette domination n’est pas seulement technique ; elle est géographique : la Chine concentre à elle seule 48 % de la capacité d’acier globale, une hyper-centralisation qui rend toute transition mondiale tributaire des décisions de Pékin.
L’asymétrie flagrante des chaînes de valeur amont
Il y a une déconnexion systémique entre l’extraction minière et la transformation industrielle. L’Australie illustre parfaitement ce paradoxe : elle domine l’extraction de minerai de fer avec 32 % du total mondial, tout en ne consommant que 0,5 % de sa propre production. Cette configuration fait de l’Australie, et dans une moindre mesure du Brésil, les véritables gardiens des flux de matières premières. Ils détiennent un pouvoir géopolitique immense : celui d’orienter le minerai vers des projets de « fer vert » ou de continuer à alimenter les hauts-fourneaux chinois, qui absorbent 59 % de la consommation mondiale de minerai de fer pour pallier une production domestique insuffisante.
L’illusion du progrès et le mur du développement
Sous le vernis des engagements environnementaux, le pipeline des projets en cours de développement est un cri d’alarme : 319 mtpa de capacités de hauts-fourneaux (BF) sont actuellement dans les cartons. Si ces projets aboutissent, nous ferons face à un gain net de 88 mtpa de capacité au charbon d’ici 2035. Le rapport dénonce ici une forme de « somnambulisme industriel » : alors que 2030 est l’horizon de toutes les promesses de décarbonation, la réalité physique des chantiers montre que l’on construit aujourd’hui les pollueurs de 2060. L’Inde, moteur de cette expansion avec plus de 60 % des nouveaux projets BF-BOF mondiaux, s’enferme dans une dépendance structurelle au charbon métallurgique importé, là où elle pourrait choisir le saut technologique vers l’hydrogène.
Le signal silencieux du « Relining » : le verrouillage par la maintenance
Le document pointe un angle mort crucial des stratégies climat : le relining (réfection) des hauts-fourneaux. Actuellement, 80 mtpa de capacité existante font l’objet de plans de maintenance lourde. Loin d’être un simple acte technique, le relining est une décision politique et financière qui scelle l’utilisation du charbon pour 15 à 20 ans supplémentaires. Avec un âge moyen des installations mondiales de 8,4 ans, l’industrie arrive précisément au moment charnière où elle doit choisir entre réinvestir dans le passé ou basculer vers le futur. Chaque dollar dépensé dans la réfection d’un vieux haut-fourneau est un dollar retiré de l’innovation de rupture.
Chine : Le paquebot de l’acier face à son inertie structurelle
Premier producteur mondial avec 48 % de la capacité globale (1 073 mtpa), la Chine entame une mue technologique profonde mais entravée par le gigantisme de son parc existant. Le rapport souligne un basculement notable : la part du four à arc électrique (EAF) est passée de 5 % à 17 % en cinq ans, tandis que le convertisseur à l’oxygène (BOF) reculait de 12 %. Pourtant, cette transition reste « graduelle et contrainte ». Le verrouillage est ici d’une ampleur inégalée : 94 % de la capacité massive des hauts-fourneaux chinois ne dispose d’aucun plan de retraite. Cette absence de perspective de sortie transforme ces actifs en de véritables forteresses de carbone, dont la durée de vie résiduelle menace de saturer les budgets climatiques bien au-delà de 2030.
Une dépendance amont qui dicte la stratégie
La souveraineté sidérurgique chinoise repose sur un paradoxe de ressources. Si elle est le premier producteur mondial de charbon métallurgique (63 % de la capacité globale), elle est structurellement dépendante de l’étranger pour son minerai de fer. Ne produisant que 19 % de ses besoins domestiques, elle absorbe 59 % de la consommation mondiale de minerai, principalement en provenance d’Australie. Cette vulnérabilité fait de la Chine un colosse sensible aux moindres soubresauts des chaînes d’approvisionnement australiennes et brésiliennes, forçant Pékin à arbitrer entre sécurité énergétique (via son charbon domestique) et impératifs environnementaux.
Inde : L’épicentre du risque de verrouillage mondial
Si la Chine est le géant de l’existant, l’Inde est celui du futur, et c’est là que se joue la bataille la plus incertaine. Le pays développe actuellement plus de 60 % de la nouvelle capacité mondiale de hauts-fourneaux (BF-BOF). Le rapport est formel : environ 93 % de la capacité de production de fer en développement en Inde repose sur le charbon. Contrairement à la Chine, l’Inde est riche en minerai de fer — elle consomme 77 % de sa production nationale — mais elle est cruellement dépourvue de charbon métallurgique de qualité. En choisissant la route du charbon, elle s’enferme volontairement dans une dépendance durable aux importations de combustible, hypothéquant son indépendance énergétique future.
La fenêtre d’opportunité : le sursis de la construction
Le document révèle toutefois une lueur d’espoir stratégique : bien que les projets soient annoncés massivement, seulement 5 % de cette nouvelle capacité de production de fer a effectivement débuté ses travaux de construction. Cela signifie qu’il existe une « opportunité d’intervention significative » pour les décideurs et les financeurs afin de rediriger ces capitaux vers des technologies bas-carbone avant que le béton ne soit coulé. L’Inde se trouve au bord d’un précipice environnemental : soit elle devient le laboratoire mondial du DRI à l’hydrogène vert, soit elle devient le principal moteur de l’augmentation nette de la capacité mondiale de hauts-fourneaux, prévue à 88 mtpa d’ici 2035.
États-Unis : L’avantage structurel de la ferraille et de l’arc électrique
Le modèle sidérurgique américain se distingue par sa maturité technologique en faveur de l’électrification. Avec 111 mtpa de capacité opérationnelle, les États-Unis occupent la troisième place mondiale. Contrairement à l’Asie, le paysage industriel y est déjà largement dominé par le recyclage : le pays a su capitaliser sur son abondance de ferraille pour développer un parc massif de fours à arc électrique (EAF), une route structurellement moins carbonée que celle des hauts-fourneaux. Cette avance technologique positionne les États-Unis comme un leader de l’acier « à bas carbone » relatif, même si la dépendance au mix électrique national reste le dernier verrou à faire sauter pour atteindre le zéro net.
Une autosuffisance en charbon métallurgique sous-exploitée
Sur le plan des ressources, les États-Unis conservent une position de force asymétrique. Quatrième producteur mondial de charbon métallurgique (49 mtpa), le pays ne consomme que 33 % de sa propre extraction. Cette indépendance énergétique vis-à-vis du charbon de forge ne se traduit pas par un repli protectionniste, mais par une capacité d’exportation qui influence les marchés mondiaux. Le rapport suggère que cette aisance en ressources fossiles ne freine pas la transition, car le pivot vers l’EAF est déjà trop engagé pour faire machine arrière, faisant des États-Unis un laboratoire de la sidérurgie circulaire à grande échelle.
Japon : Le défi du vieillissement et la dépendance aux flux extérieurs
À l’opposé du modèle américain, le Japon (106 mtpa) reste prisonnier de la route traditionnelle BF-BOF, qui représente encore 77 % de sa production. En tant qu’archipel dépourvu de ressources naturelles majeures, le Japon vit sous une menace constante de rupture d’approvisionnement. Il importe la quasi-totalité de son minerai de fer et de son charbon, ce qui rend sa sidérurgie extrêmement sensible aux fluctuations géopolitiques des fournisseurs australiens et brésiliens. Pour Tokyo, la décarbonation n’est pas seulement un défi climatique, c’est une équation de sécurité nationale visant à réduire cette dépendance aux intrants fossiles importés.
L’impasse du relining et l’attentisme technologique
Le rapport pointe un signal d’alerte spécifique pour le Japon : le verrouillage par la maintenance. Une partie significative de son parc de hauts-fourneaux arrive en fin de cycle, posant un dilemme brutal : investir des milliards dans le relining pour prolonger le charbon de vingt ans, ou risquer le saut technologique vers l’hydrogène vert. Pour l’instant, le Japon semble privilégier une approche incrémentale, misant sur l’injection d’hydrogène dans les hauts-fourneaux existants plutôt que sur leur remplacement radical, une stratégie que le rapport juge risquée face à la rapidité de l’érosion du budget carbone mondial.
Russie : L’autarcie fossile comme frein au changement
Avec une capacité opérationnelle de 91 mtpa, la Russie occupe une place singulière dans l’échiquier mondial en raison de son exceptionnelle autosuffisance en matières premières. Elle est le troisième producteur mondial de charbon métallurgique (117 mtpa), dont elle ne consomme que 34 %, exportant le reste massivement vers l’Asie. Cette abondance de ressources fossiles domestiques bon marché agit comme une « prison dorée » technologique : la route traditionnelle charbon-acier (BF-BOF) reste le socle de son industrie, avec très peu d’incitations économiques à basculer vers des alternatives décarbonées.
Un pivot contraint vers le DRI et la géopolitique des exportations
Le rapport souligne que malgré ce verrouillage fossile, la Russie développe une niche stratégique dans le fer de réduction directe (DRI). Elle dispose d’une capacité de DRI de près de 10 mtpa, principalement alimentée par son gaz naturel abondant. Toutefois, cette route « méthane-DRI » ne réduit les émissions que de moitié par rapport au charbon, loin de l’objectif net-zéro. Enclavée par les sanctions et le mécanisme européen CBAM, l’industrie russe fait face à un dilemme : verdir ses exportations pour conserver ses parts de marché en Europe ou se replier sur un modèle extractif à haute intensité carbone tourné vers les marchés moins exigeants du Sud global.
Corée du Sud : Le défi du « Net-Zero » dans une économie de l’importation
La Corée du Sud (71 mtpa de capacité) représente le miroir inverse de la Russie : c’est un géant industriel sans ressources domestiques, totalement dépendant des flux maritimes pour son minerai et son charbon. Pour des champions nationaux comme POSCO, la décarbonation est une équation de survie commerciale face à la montée des taxes carbone aux frontières de ses principaux clients. Le rapport met en lumière l’ambition coréenne de pivoter vers l’acier à l’hydrogène, mais pointe une vulnérabilité critique : le pays ne dispose pas encore de l’infrastructure de production d’hydrogène vert nécessaire pour alimenter ses projets de DRI à grande échelle.
Le piège du relining et l’âge des actifs
Un point de tension majeur identifié en Corée du Sud est la gestion de la fin de vie des hauts-fourneaux existants. Alors que le pays affiche des objectifs climatiques ambitieux pour 2050, il continue de planifier des opérations de relining (réfection) qui verrouillent l’usage du charbon pour les 15 à 20 prochaines années. Cette contradiction entre les engagements politiques de haut niveau et les décisions opérationnelles de maintenance lourde illustre parfaitement le « coal lock-in » dénoncé par le rapport : le poids du capital immobilisé l’emporte souvent sur l’urgence de la transition technologique.
Turquie : L’agilité de l’arc électrique face à l’impasse du charbon
La Turquie occupe une position atypique dans le paysage sidérurgique mondial avec une capacité opérationnelle de 53 mtpa. Son modèle est structurellement orienté vers le recyclage : environ 75 % de sa production repose sur les fours à arc électrique (EAF), alimentés par de la ferraille importée. Cette configuration lui donne une avance considérable en termes d’intensité carbone par tonne d’acier. Cependant, le rapport souligne que cette « agilité » est menacée par le maintien et le développement de capacités au charbon (BF-BOF) qui, bien que minoritaires, continuent de peser sur le bilan national.
Le défi de l’énergie et la dépendance aux importations Le paradoxe turc réside dans sa dépendance aux importations de ferraille et d’énergie. Sans ressources domestiques massives en minerai de fer ou en charbon métallurgique, la Turquie est ultra-sensible aux cours mondiaux et aux réglementations environnementales de ses clients, notamment européens. Le rapport pointe que pour rester compétitive sous le régime du CBAM, la Turquie doit impérativement décarboner son mix électrique. Le passage au DRI à l’hydrogène est évoqué comme une piste sérieuse, mais il se heurte pour l’instant à l’absence d’une infrastructure hydrogène d’envergure, risquant de transformer son avance technologique actuelle en un plateau de stagnation.
Iran : Le géant du gaz face au dilemme de la décarbonation
L’Iran s’impose comme une puissance sidérurgique majeure avec une capacité opérationnelle de 36 mtpa, mais surtout comme le deuxième producteur mondial de fer de réduction directe (DRI). Son modèle repose intégralement sur l’abondance de son gaz naturel domestique. Contrairement au reste du monde qui utilise le charbon, l’Iran a déjà « sauté » une étape technologique en utilisant le gaz comme agent réducteur, ce qui réduit naturellement ses émissions par rapport aux hauts-fourneaux traditionnels.
Le verrouillage par le gaz naturel
Le rapport met toutefois en garde contre un « verrouillage au gaz » (gas lock-in). Si la route gaz-DRI est moins polluante que celle du charbon, elle n’est pas compatible avec les objectifs de neutralité carbone à long terme. Avec un pipeline de projets de développement massif — l’Iran prévoyant de porter sa capacité de DRI à plus de 36 mtpa supplémentaires d’ici 2035 — le pays s’enferme dans une dépendance au méthane. La transition vers l’hydrogène vert, bien que techniquement facilitée par l’infrastructure DRI existante, reste hypothétique dans un contexte de sanctions internationales et de priorisation de l’exploitation des hydrocarbures nationaux.
Brésil : Entre souveraineté du minerai et archaïsme du charbon
Le Brésil (37 mtpa) incarne la contradiction d’un pays qui détient les clés de la transition mondiale tout en peinant à réformer son propre parc. Deuxième producteur mondial de minerai de fer de haute qualité, le Brésil exporte 90 % de sa production minière, alimentant les hauts-fourneaux du monde entier. Paradoxalement, sa propre sidérurgie domestique reste dominée à plus de 75 % par la route BF-BOF.
Le charbon de bois : une fausse solution verte ?
Une singularité brésilienne soulignée par le rapport est l’utilisation massive de charbon de bois (biomasse) dans certains hauts-fourneaux, présentée localement comme une alternative durable. Le document porte un regard critique sur cette pratique, soulignant les risques de déforestation et la difficulté de passer à l’échelle industrielle sans compromettre les écosystèmes. Le Brésil a pourtant le potentiel de devenir un hub mondial de l’acier vert : en combinant son minerai de fer exceptionnel avec son mix électrique déjà largement décarboné (hydroélectricité), il pourrait produire du DRI-EAF à très bas carbone. Pour l’instant, l’inertie des actifs existants et la priorité donnée à l’exportation de minerai brut freinent cette mutation structurelle.
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