Biodiversité et économie les inséparables – par Institut Montaigne

Ce rapport constitue une belle référence à lire pour comprendre le sujet de la biodiversité en profondeur.

🌍 Introduction et contexte
Le rapport part d’un constat sans appel : nous vivons actuellement la sixième extinction massive des espèces. Sur les 8 millions d’espèces connues, auxquelles s’ajoutent potentiellement 12 millions non encore décrites, un million risque de disparaître dans les prochaines décennies. Ce rythme d’extinction, cent fois supérieur au taux naturel, menace directement les conditions d’habitabilité de la Terre pour l’espèce humaine.

Longtemps éclipsée par la crise climatique, plus facilement quantifiable grâce à des indicateurs comme la tonne équivalent CO2, la crise de la biodiversité commence seulement à émerger dans le débat public. Pourtant, les deux crises sont intimement liées et se renforcent mutuellement. La préservation de la biodiversité représente non seulement un enjeu environnemental majeur, mais aussi un défi économique crucial : 50% du PIB mondial en dépend directement.


🌍 La biodiversité est en danger

❇️ Référentiel 1 – Les cinq pressions majeures qui s’exercent sur la biodiversité
1️⃣ Le changement d’usage des terres et des mers – Le premier référentiel, établi par l’IPBES (équivalent du GIEC pour la biodiversité), identifie cinq pressions majeures d’origine anthropique. Le changement d’usage des terres et des mers constitue la première pression. Les chiffres sont éloquents : 75% de la surface terrestre est significativement altérée, 66% des océans subissent des impacts cumulatifs croissants, et 85% des zones humides ont disparu. La déforestation, qui semblait stabilisée pendant deux millénaires, connaît une nouvelle accélération depuis les années 1980, principalement sous l’effet de l’absence de régulations environnementales et de la montée en puissance des multinationales exportatrices de produits agricoles.

2️⃣ Les pollutions multiformes – La deuxième pression provient des pollutions multiformes : azote, phosphore, plastiques, substances chimiques. L’exemple de l’eutrophisation illustre parfaitement les mécanismes en jeu : l’excès de nutriments provenant des engrais ou du lessivage des sols agricoles provoque une prolifération d’algues qui, en se décomposant, créent des « zones mortes » dans les océans. Le fjord Velje au Danemark en est devenu en avril 2024 un symbole tragique.

3️⃣ La surexploitation des ressources constitue la troisième pression. Le cas des ressources halieutiques est particulièrement frappant : 93% des stocks sont pleinement exploités et 35% sont surexploités. Cette situation menace directement la sécurité alimentaire des trois milliards d’êtres humains qui dépendent des océans pour leur apport en protéines.

4️⃣ Espèces exotiques envahissantes – La quatrième pression vient des espèces exotiques envahissantes. Le rapport de l’IPBES publié à l’automne 2023 révèle que 200 nouvelles espèces sont enregistrées chaque année, avec plus de 37 000 espèces déjà introduites par les activités humaines. Les conséquences économiques sont considérables : 1 288 milliards de dollars sur les cinquante dernières années, selon une étude publiée dans Nature en 2021.

5️⃣ La surpression du changement climatiques – Le changement climatique constitue la cinquième pression, qualifiée de « surpression » car elle amplifie toutes les autres. Si aujourd’hui l’érosion de la biodiversité est principalement causée par les quatre premières pressions, le GIEC estime que le changement climatique pourrait devenir le premier facteur de perte de biodiversité. Au-delà de 2°C de réchauffement, 18% des espèces terrestres seraient fortement menacées d’extinction.

❇️ Référentiel 2 – Les limites planétaires comme dernière ligne rouge
Le second référentiel évoque les limites planétaires, concept développé par le Stockholm Resilience Center. Cette approche identifie neuf processus biogéophysiques essentiels à la stabilité de notre planète. En septembre 2023, une nouvelle étude révélait que six de ces limites sont déjà dépassées, dont celle concernant la biodiversité, mettant en péril les conditions d’habitabilité de la Terre.
Alors que la mesure de la biodiversité ne comporte pas d’indicateur tel que celui du climat avec le TeqCO2, le traitement du climat est largement favorisé dans la règlementation. Pourtant, le traitement de la problématique climat, si elle entraine souvent des co-bénéfices pour la biodiversité entraine parfois des aggravations pour la biodiversité, alors que la protection de la biodiversité lutte contre le changement climatique. « L’urgence de la crise environnementale invite néanmoins à accélérer l’intégration de ces deux enjeux, au même niveau, dans les prises de décision des acteurs publics comme privés. »


🌍 Notre système de prospérité économique dépend directement de la biodiversité

❇️ Il y a une dépendance fondamentale mais souvent invisible de nos sociétés à la biodiversité. L’OCDE estime la valeur des services rendus gratuitement par la nature (« services écosystémiques »)entre 125 000 et 140 000 milliards de dollars, soit une fois et demie le PIB mondial. Cette valorisation, bien qu’imparfaite, permet de mettre en lumière l’ampleur de notre dépendance au vivant.

❇️ Le rapport illustre cette dépendance à travers l’exemple particulièrement parlant de la santé. Plus de 65% des maladies infectieuses émergentes sont des zoonoses, et leur fréquence d’apparition a quadruplé depuis les années 1940. La biodiversité joue un rôle important de barrière naturelle contre les pathogènes : une étude menée dans douze pays démontre que les moustiques sont deux fois moins nombreux dans les zones boisées intactes que dans les zones déboisées. Par ailleurs, 30% des médicaments commercialisés contiennent des composants issus directement de plantes, et ce chiffre monte à 80% pour les médicaments anticancéreux.

❇️ La difficulté majeure réside dans notre incapacité à mesurer précisément cette biodiversité. Contrairement au climat qui dispose d’un indicateur universel (la tonne équivalent CO2), la complexité du vivant rend illusoire la création d’un indicateur unique. Plusieurs tentatives existent, comme le Global Biodiversity Score (GBS) qui évalue l’empreinte biodiversité des entreprises, ou le Potentially Disappeared Fraction (PDF) qui mesure le pourcentage d’espèces perdues sur une surface donnée. Mais ces outils, bien qu’utiles, ne capturent qu’une partie de la réalité. « Réduire la biodiversité à sa valeur monétaire peut s’avérer complexe. Une valeur est statique alors que les écosystèmes sont par définition dynamiques »

Ce défaut de mesure contribue à l’invisibilisation des services écosystémiques dans notre système économique. Les entreprises peinent à évaluer leur dépendance à la biodiversité et leurs impacts sur celle-ci. Selon une étude de l’IWAI citée dans le rapport, sur les 1 694 entreprises présentant un excédent brut d’exploitation positif, 32% verraient leur EBE réduit d’au moins 25% si leur impact environnemental était intégré, et 15% le verraient réduit à néant.

Cette situation est particulièrement préoccupante pour les populations les plus vulnérables. Entre 47% et 89% du « PIB des pauvres » (le PIB effectif des ménages vivant en zones rurales ou dans les forêts) dépend directement de services écosystémiques et d’autres biens non commercialisés. La préservation de la biodiversité représente donc aussi un enjeu majeur de justice sociale.


🌍 Les entreprises sont des acteurs indispensables pour lutter contre l’érosion de la biodiversité
Il y a une évolution progressive de la prise en compte de la biodiversité par les entreprises, passant d’une approche centrée sur le reporting à une transformation plus profonde de leurs modèles d’affaires.

❇️ Loi sur le devoir de vigilance de 2017 – Le premier jalon significatif fut la loi sur le devoir de vigilance de 2017, qui oblige les grandes entreprises à cartographier et prévenir les risques environnementaux tout au long de leur chaîne d’approvisionnement. Bien que cette loi ait contribué à une meilleure prise en compte des enjeux environnementaux, son appropriation reste perfectible : en 2019, seul un quart des entreprises concernées avaient mis en place un pilotage dédié.

❇️ CSRD – Une nouvelle étape majeure s’amorce avec l’entrée en vigueur de la directive CSRD (Corporate Sustainability Reporting Directive) en janvier 2024. Cette directive marque un changement d’échelle significatif, élargissant le nombre d’entreprises concernées de 11 700 à plus de 50 000 à l’échelle européenne. Son innovation majeure réside dans l’introduction du principe de « double matérialité » : les entreprises doivent désormais évaluer à la fois l’impact des enjeux environnementaux sur leur performance financière et leur propre impact sur l’environnement.

❇️ Cadres volontaire – TNFD, SBTn, Act4Nature – En parallèle, des cadres d’application volontaires se développent. La Task Force on Nature-related Financial Disclosures (TNFD) publiée dans sa version définitive en octobre 2023, propose un cadre structuré autour de quatre piliers (gouvernance, stratégie, gestion des risques, mesures d’objectifs). Les Science Based Targets for Nature (SBTn) permettent aux entreprises de définir des objectifs chiffrés alignés sur les données scientifiques.

❇️ SFN – Le rapport souligne que cette évolution réglementaire ne doit pas être perçue uniquement comme une contrainte, mais aussi comme une opportunité. La biodiversité devient progressivement une clé de voûte de la résilience des entreprises. Les solutions fondées sur la nature (SFN), définies par l’UICN comme des « actions visant à protéger, gérer de manière durable et restaurer des écosystèmes naturels », représentent un potentiel d’innovation considérable.

Cependant, les entreprises qui s’engagent en faveur de la biodiversité peinent encore à valoriser leurs actions. Le rapport identifie plusieurs leviers potentiels, notamment le développement de la rémunération des pratiques favorables à la biodiversité, l’évolution des critères de la commande publique, ou encore les crédits biodiversité.


🌍 Les pouvoirs publics doivent accompagner la mobilisation collective
Le rôle des pouvoirs publics dans la transition vers une économie respectueuse de la biodiversité est essentiel, notamment à travers deux axes majeurs : l’encadrement juridique et l’accompagnement des initiatives.

❇️ Encadrement juridique
Cadre fiscal– Le rapport souligne d’abord l’importance d’une mise en cohérence du cadre fiscal. Les études de l’IGF révèlent que 10,2 milliards d’euros de subventions dommageables à la biodiversité ont été financées par l’État et les fonds européens en 2022. Les aides agricoles conduisant à l’intensification des pratiques néfastes représentent à elles seules 6,7 milliards d’euros. Cette situation paradoxale nécessite une réorientation profonde des dépenses publiques.

Droit de l’environnement – L’effectivité du droit de l’environnement constitue un autre enjeu important. Si plus de 2 000 infractions différentes couvrent les atteintes à l’environnement, le contentieux environnemental ne représente qu’entre 0,5% et 1% des affaires traitées par les juridictions pénales. Le rapport Molins, cité dans le document, plaide pour un renforcement des moyens d’enquête et une meilleure coordination entre services administratifs et judiciaires.

❇️ Encouragement et accompagnement
Le rapport insiste particulièrement sur la nécessité d’une approche territoriale. La biodiversité étant éminemment locale, sa protection doit s’ancrer dans les territoires. Les auteurs préconisent la déclinaison des limites planétaires à l’échelle territoriale, s’inspirant d’expériences comme celle d’Amsterdam qui, depuis 2020, évalue chaque nouvelle politique publique à l’aune de la théorie du donut de Kate Raworth.

L’État doit également jouer un rôle d’exemplarité, notamment à travers la commande publique qui représente plus de 150 milliards d’euros par an. Le rapport recommande de porter à 20% minimum la pondération du critère environnemental dans les appels d’offres, en le subdivisant entre climat, biodiversité et économie circulaire.

Pour favoriser l’engagement des acteurs privés, le rapport préconise le développement d’incitations fiscales, notamment pour les obligations réelles environnementales (ORE). L’exemple international montre que sans incitations significatives, ces dispositifs peinent à se déployer : seuls 12 contrats d’ORE ont été signés en France entre 2016 et 2019, contre plus de 300 000 aux États-Unis.


🌍 Conclusion – Un changement de paradigme nécessaire et urgent
La conclusion du rapport souligne que l’effondrement de la biodiversité, bien qu’étant une perspective dramatique à moyen terme, n’est pas une fatalité. Les solutions politiques, organisationnelles et techniques existent. Leur mise en œuvre, aujourd’hui parcellaire, dépend trop souvent de la conviction et de la bonne volonté d’acteurs isolés qui ne parviennent pas à structurer une réponse globale.

Face à ce constat, le rapport formule trois axes de recommandations prioritaires :
❇️ Axe 1 – la construction d’un référentiel européen propre à la biodiversité, capable de distribuer efficacement les responsabilités entre acteurs publics et privés. Ce cadre commun doit s’appuyer sur des définitions scientifiques rigoureuses des notions clés comme le « bon état des écosystèmes » ou la « biodiversité positive ».

❇️ Axe 2 – la valorisation de la prise en compte de la biodiversité dans les modèles économiques. Il s’agit notamment de changer le paradigme de valeur en introduisant la biodiversité comme élément économique de prospérité et en misant sur l’innovation. Le rapport insiste particulièrement sur la nécessité de valoriser financièrement les engagements en faveur de la biodiversité.

❇️ Axe 3 – le renforcement de l’acceptabilité sociale des mesures en faveur de la biodiversité. Cela passe par l’équité des mesures de préservation et par une sensibilisation accrue des citoyens.

Ces recommandations s’inscrivent dans une vision plus large qui considère la préservation de la biodiversité non pas comme une contrainte, mais comme une opportunité de réinventer notre rapport au vivant et nos modèles de développement.

Rapport Biodiversité et économie les inséparables


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