La fracture alimentaire décryptée, remèdes proposés – rapport de l’Institut Montaigne

❇️ La France face à un triple défi alimentaire
Le rapport « Fracture alimentaire : Maux communs, remède collectif » de l’Institut Montaigne part d’un constat alarmant : la France, berceau de la gastronomie, fait face à une triple crise alimentaire – sociale, sanitaire et écologique.

🔶Sur le plan social, l’inflation récente a exacerbé les inégalités d’accès à l’alimentation. Un chiffre illustre l’ampleur du problème : un Français sur trois est aujourd’hui en situation d’insécurité alimentaire. L’alimentation est devenue une variable d’ajustement budgétaire pour les ménages les plus modestes, coincés entre des dépenses contraintes croissantes (logement, énergie, transports) et la nécessité de se nourrir. Le rapport montre notamment l’augmentation de 20% du nombre de bénéficiaires de l’aide alimentaire en 2023.

🔶Le volet sanitaire n’est pas moins préoccupant. Les auteurs confirment la consommation croissante d’aliments ultra-transformés, riches en sucre, sel et graisses saturées. Cette évolution des habitudes alimentaires engendre une véritable crise de santé publique, dont les conséquences financières sont estimées à 125 milliards d’euros par an. Un exemple se trouve dans la proportion d’adultes obèses qui a doublé en vingt ans, touchant désormais un Français sur cinq.

🔶Enfin, l’aspect écologique n’est pas en reste. Notre consommation alimentaire, encore trop centrée sur les produits carnés et les importations, a une empreinte environnementale et climatique considérable. Les auteurs mettent en rapport le lien entre nos choix alimentaires et les enjeux de durabilité, citant notamment le rapport du GIEC « Climate Change and Land » (2019).

Face à ce triple constat, l’Institut Montaigne propose une approche nouvelle. Plutôt que de faire reposer la transition alimentaire uniquement sur les consommateurs, les auteurs plaident pour une responsabilité collective, impliquant tous les acteurs de la chaîne alimentaire : pouvoirs publics, industriels, distributeurs, restaurateurs et citoyens. Cette vision holistique constitue le fil rouge du rapport.

❇️ L’alimentation, un marqueur culturel en mutation
Le rapport évoque la place unique qu’occupe l’alimentation dans la culture française. Les auteurs s’appuient sur les travaux de sociologues comme Claude Fischler pour montrer comment le repas à la française, inscrit au patrimoine culturel immatériel de l’UNESCO en 2010, incarne un véritable art de vivre.
Pourtant, ce modèle traditionnel s’érode sous l’effet de trois grandes tendances :
1) L’individualisation des comportements alimentaires, avec la multiplication des régimes particuliers et du grignotage.
2) L’expansion de la consommation de produits ultra-transformés.
3) L’essor de l’alimentation à domicile de plats livrés ou à emporter.
Un exemple: 24% des Français dînent seuls et 56% devant un écran, témoignant de l’effritement de la commensalité traditionnelle.

La déconnexion croissante entre les consommateurs urbains et la production alimentaire a profondément modifié notre perception de la nourriture et de son origine, conséquence de l’urbanisation sur notre rapport à l’alimentation.

❇️ L’expansion des déséquilibres alimentaires et ses conséquences sanitaires
Les auteurs s’appuient sur des études épidémiologiques pour montrer l’augmentation alarmante de l’obésité et des maladies chroniques liées à l’alimentation, conséquences sanitaires de nouvelles habitudes alimentaires

Un exemple : en 30 ans, le taux d’obésité a été multiplié par quatre chez les 18-24 ans. L’impact est donc fort sur les jeunes générations.

Rôle des aliments ultra-transformés dans cette dégradation de la santé publique : Les auteurs citent des études montrant que ces produits représentent aujourd’hui près de 30% de notre apport énergétique, allant jusqu’à 40% en Allemagne et 50% aux États-Unis. Ils s’appuient notamment sur les travaux d’Anthony Fardet, auteur de « Halte aux aliments ultra-transformés ! Mangeons vrai » (2017), pour expliciter les mécanismes par lesquels ces aliments affectent notre santé.

❇️ Les fractures alimentaires : une réalité multidimensionnelle
Les auteurs identifient quatre déterminants principaux des fractures qui traversent la société française en matière d’alimentation :
1) Socio-économique : lié au revenu disponible des ménages.
2) Socio-culturel : fondé sur les normes et représentations sociales.
3) Générationnel : lié aux besoins physiologiques et aux habitudes alimentaires selon l’âge.
4) Spatial : dépendant du maillage géographique de l’offre alimentaire.
Pour illustrer ces fractures, le rapport donne quelques chiffres: les ménages les plus modestes consomment deux fois moins de fruits et légumes que le reste de la population, et ce, de manière constante depuis 40 ans.

Il y a également des espaces où les habitants n’ont pas accès à des aliments sains à des prix abordables, conceptualisés sous le terme de « déserts alimentaires ». Epinay-sous-Sénart en est un exemple, commune enclavée marquée par les inégalités sociales et économiques.

Il y a enfin une fracture spécifique entre la métropole et les territoires d’outre-mer. Ces derniers connaissent des taux plus élevés de pathologies liées à l’alimentation, notamment l’hypertension, le diabète et l’obésité, avec des inégalités plus marquées entre les catégories socio-économiques.

❇️ L’inefficacité relative des politiques alimentaires actuelles
Les auteurs examinent en détail l’évolution des différents Plans Nationaux Nutrition Santé (PNNS) depuis leur création en 2001, soulignant leurs forces et leurs faiblesses.

La stratégie du « consomm’acteur », promue par le gouvernement depuis 2019, repose sur l’idée qu’un consommateur informé fera naturellement les bons choix. Les auteurs démontrent les limites de cette approche, en s’appuyant notamment sur les travaux de Marion Nestle, auteure de « Food Politics: How the Food Industry Influences Nutrition and Health » (2013).

Le rapport énumère et détaille les différents dispositifs mis en place, comme les chartes d’engagements volontaires en progrès nutritionnels et les accords collectifs. En s’appuyant sur des évaluations d’impact, les auteurs montrent les limites de ces approches. Par exemple, l’Observatoire de l’alimentation (Oqali) a constaté que l’application des chartes n’a contribué qu’à hauteur de 1,6% à l’atteinte de l’objectif de diminution du sucre fixé par le PNNS 2.

Les auteurs soulignent également la timidité de l’utilisation de la fiscalité nutritionnelle en France, comparée à d’autres pays européens. Ils prennent l’exemple de la taxe sur les boissons sucrées et édulcorées, dont les nombreux paliers de taxation limitent l’incitation pour les industriels à réduire la teneur en sucre de leurs produits. Le rapport compare cette approche à celle du Royaume-Uni et du Mexique, où des taxes plus simples et plus élevées ont produit des résultats plus significatifs.

❇️ Le rôle crucial de la restauration collective
Une attention particulière est ensuite prêtée au modèle de restauration collective en France, un élément unique et central dans le paysage alimentaire national. Servant 7,3 milliards de repas par an, ce système joue un rôle crucial dans la lutte contre la précarité alimentaire et l’éducation nutritionnelle, en particulier des jeunes.

La restauration scolaire est d’une importance croissance pour de nombreux enfants et leur donne leur seul repas équilibré de la journée. Ils citent une étude de Kellogg’s montrant qu’en 2023, un enfant sur cinq arrive à l’école le ventre vide, soit quatre fois plus qu’en 2016.

Le rapport examine également les défis auxquels fait face la restauration collective, notamment la mise en œuvre des objectifs de la loi EGAlim, qui impose 50% de produits durables ou sous signes d’origine et de qualité, dont 20% de produits biologiques, dans la restauration collective publique à partir de 2022.

❇️ L’influence du marketing alimentaire
Une partie importante du rapport est consacrée à l’analyse de l’influence du marketing et de la publicité sur les choix alimentaires, en particulier chez les jeunes. Les auteurs citent des études montrant que jusqu’à 70% des décisions d’achat sont prises spontanément en magasin, souvent influencées par des facteurs tels que la présentation visuelle et la facilité d’accès des produits.

Ils examinent en détail les stratégies marketing déployées par l’industrie agro-alimentaire, notamment sur les réseaux sociaux et à travers les influenceurs. 92% des jeunes sont présents sur ces plateformes, où la thématique alimentaire est l’une des plus discutées. Les auteurs appellent à une régulation plus stricte de la publicité pour les produits alimentaires à faible qualité nutritionnelle, s’inspirant des mesures prises dans d’autres pays comme le Royaume-Uni.

❇️ Recommandations pour une transition alimentaire collective
Fort de ces constats, le rapport formule 6 recommandations articulées autour de 2 objectifs principaux : lutter contre la précarité alimentaire et limiter l’expansion des déséquilibres alimentaires. En voici un aperçu :
1) Soutenir les acteurs locaux en première ligne face à la crise sociale :

  • Exonérer de TVA les achats de denrées alimentaires pour les associations habilitées d’aide alimentaire.
  • Accompagner le développement d’un modèle de cantines sociales.
  • Soutenir l’installation de commerces alimentaires en zones rurales et périurbaines.
    2) Créer un chèque alimentaire de 30€ par mois pour les 4 millions de Français les plus modestes, dédié à l’achat de fruits et légumes. Le coût estimé de cette mesure est de 1,4 milliard d’euros par an.
    3) Pérenniser la diffusion à l’échelle nationale d’une restauration collective de qualité, notamment en promouvant la consommation de fruits à l’école primaire.
    4) Réduire le niveau de consommation de sucre chez les enfants et les adolescents, notamment en agissant sur la teneur en sucre des produits alimentaires et en améliorant l’efficacité de la taxe sur les boissons sucrées.
    5) Agir sur les imaginaires autour du plaisir d’une alimentation équilibrée, notamment en renforçant l’éducation alimentaire et en instituant des « Journées du patrimoine alimentaire ».
    6) Encourager la consommation de fruits et légumes en créant un complément budgétaire aux titres-restaurants pour les salariés.

Pour chaque recommandation, le rapport détaille la mise en œuvre pratique, les coûts estimés et l’impact potentiel, s’appuyant sur des exemples internationaux et des études économiques.

Conclusion
L’action doit être collective et multidimensionnelle pour relever le défi de la transition alimentaire. Seule une mobilisation de tous les acteurs, jouant sur les leviers socio-économiques, culturels et géographiques, permettra d’apporter des solutions durables aux fractures alimentaires. Le rapport appelle enfin à un équilibre entre l’urgence d’agir et la nécessité de préserver la compétitivité du secteur agro-alimentaire français.

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