2020 – Publication du 5ème Global Biodiversity Outlook par la CDB – Bilan final du Plan Stratégique 2011-2020 de Nagoya

Un tournant décisif pour la biodiversité mondiale

Le 5ème rapport des Perspectives mondiales de la diversité biologique (GBO-5) marque un moment fort dans notre compréhension et notre action pour la biodiversité mondiale. Publié en 2020, il représente bien plus qu’une simple évaluation : il dresse le bilan final du Plan stratégique 2011-2020 tout en jetant les bases d’une nouvelle approche de notre relation avec la nature.

Le Plan stratégique 2011-2020 : une approche novatrice mais des résultats mitigés

L’héritage du Plan stratégique de Nagoya

L’année 2010 avait sonné comme un premier avertissement, la troisième édition des Perspectives mondiales ayant révélé l’échec des objectifs de réduction de la perte de biodiversité. Face à ce constat, la communauté internationale s’est mobilisée à Nagoya pour adopter un Plan stratégique ambitieux et novateur. Ce plan, structuré autour de cinq buts stratégiques et les vingt Objectifs d’Aichi, marquait une rupture en s’attaquant pour la première fois aux causes profondes du déclin de la biodiversité.

« L’adoption du plan à la dixième réunion de la Conférence des Parties au Japon a marqué le début de la Décennie des Nations Unies pour la biodiversité, soulignant l’urgence d’une action ponctuelle et efficace. »

L’évaluation à mi-parcours réalisée en 2014 (GBO-4) avait déjà identifié des lacunes importantes dans la mise en œuvre. Malgré certaines avancées positives, les progrès s’avéraient insuffisants pour atteindre la majorité des objectifs fixés pour 2020.

L’émergence d’un cadre d’action international cohérent

Depuis 2015, nous assistons à une convergence remarquable des efforts internationaux pour la protection de notre planète.

  • Le Programme de développement durable (UNEP) à l’horizon 2030 a établi 17 objectifs interconnectés (les ODD), reconnaissant le rôle central de la biodiversité dans notre développement.
  • L’Accord de Paris sur le climat a renforcé cette dynamique, soulignant que près d’un tiers des réductions d’émissions nécessaires pourraient provenir de solutions fondées sur la nature.
  • Le Protocole de Nagoya, ratifié par 126 pays, a quant à lui posé les bases d’un partage plus équitable des ressources génétiques.

Le rapport établit des liens explicites entre biodiversité, développement durable et changement climatique. La biodiversité est explicitement au cœur des ODD 14 (Vie aquatique) et 15 (Vie terrestre), mais son rôle est crucial pour l’ensemble des objectifs. Par exemple :

  • Pour la sécurité alimentaire (ODD 2) : Plus de 75% des cultures vivrières mondiales dépendent de la pollinisation animale
  • Pour l’accès à l’eau (ODD 6) : Les écosystèmes naturels jouent un rôle crucial dans la régulation du cycle de l’eau
  • Pour la lutte contre les changements climatiques (ODD 13) : Les solutions fondées sur la nature pourraient contribuer à hauteur d’un tiers des réductions d’émissions nécessaires
    Le rapport relève que la dégradation des écosystèmes compromet la réalisation de nombreux ODD, créant un cercle vicieux qu’il est urgent de briser.

La pandémie : un révélateur des interdépendances

La crise du COVID-19 est venue transformer notre compréhension des liens entre santé humaine et environnementale. Elle a démontré, de manière dramatique, notre dépendance aux écosystèmes sains et les conséquences potentiellement catastrophiques de leur perturbation.

  1. La destruction des habitats naturels augmente les risques de transmission de maladies zoonotiques
  2. Les réponses gouvernementales démontrent la capacité des sociétés à entreprendre des changements radicaux face à une menace urgente
  3. La relance économique post-COVID représente une opportunité unique d’intégrer la protection de la biodiversité dans les politiques publiques
    Paradoxalement, cette crise a aussi révélé notre capacité à opérer des changements rapides et profonds face à l’urgence, ouvrant la voie à une possible transformation de notre rapport à la nature.

L’évaluation des progrès vers les Objectifs d’Aichi : un bilan contrasté

L’analyse détaillée menée dans le GBO-5 révèle une situation complexe où quelques avancées significatives côtoient des échecs préoccupants. Sur les vingt Objectifs d’Aichi fixés pour 2020, aucun n’a été pleinement atteint, bien que six d’entre eux aient été partiellement réalisés. Cette évaluation approfondie mérite une analyse nuancée de ses réussites partielles et de ses insuffisances.

Des succès significatifs mais isolés

Parmi les progrès les plus notables, la conservation des espèces menacées témoigne de l’efficacité des actions ciblées. Sans les mesures de conservation mises en œuvre cette dernière décennie, le nombre d’extinctions d’oiseaux et de mammifères aurait été deux à quatre fois plus élevé. Des espèces emblématiques comme le monarque de Fatu Hiva ou le rhinocéros de Java ont ainsi échappé à l’extinction, même si leur situation reste précaire.

L’expansion du réseau mondial d’aires protégées constitue une autre avancée substantielle. La surface terrestre protégée est passée de 10% à 15% entre 2000 et 2020, tandis que la couverture marine progressait de 3% à 7%. Plus encourageant encore, la protection des zones clés pour la biodiversité a connu une augmentation significative, passant de 29% à 43%.

Des défis persistants et croissants

Malgré ces progrès, la dégradation des écosystèmes se poursuit à un rythme alarmant. Si le taux de déforestation a diminué d’un tiers par rapport à la décennie précédente, cette réduction reste insuffisante face à l’ampleur des pertes. Les zones humides continuent de disparaître, avec une régression moyenne de 35% depuis 1970, particulièrement marquée en Amérique latine et dans les Caraïbes.

« La capacité des écosystèmes à fournir les services essentiels dont dépendent les sociétés continue de décliner, et par conséquent, la plupart des services écosystémiques sont en déclin. »

Le défi du financement

Le rapport met en lumière un déséquilibre critique dans l’allocation des ressources financières. Alors que le financement mondial de la biodiversité s’élève à environ 80-90 milliards de dollars par an, les gouvernements dépensent plus de 500 milliards de dollars en subventions potentiellement néfastes pour la biodiversité. Ce décalage illustre l’incohérence persistante entre les ambitions affichées et les moyens déployés.

Des disparités régionales marquées

L’efficacité des mesures de conservation varie considérablement selon les régions. Alors que certains pays, notamment en Europe et en Amérique du Nord, ont réalisé des progrès significatifs, d’autres régions, particulièrement en Afrique et en Asie du Sud-Est, peinent à mettre en œuvre des actions efficaces, souvent par manque de ressources et de capacités techniques.

Vers une transformation de notre rapport à la nature : les transitions nécessaires

Le GBO-5 propose, au delà du constat, une analyse approfondie des changements transformateurs nécessaires pour réaliser la Vision 2050 de « vivre en harmonie avec la nature ». Cette vision nécessite une refonte profonde de nos systèmes de production et de consommation.

Les conditions de la transformation

Le rapport identifie plusieurs conditions interdépendantes essentielles à la réalisation de la Vision 2050. La conservation et la restauration de la biodiversité doivent s’intensifier à tous les niveaux, avec une attention particulière portée au contexte local. Le changement climatique doit être maintenu bien en deçà de 2°C, idéalement proche de 1,5°C, sous peine de voir ses impacts annihiler tous les efforts de conservation.

« Les données disponibles indiquent que malgré la non-réalisation des objectifs du Plan stratégique 2011-2020, il n’est pas encore trop tard pour ralentir, arrêter, puis inverser les actuelles tendances alarmantes de la perte de biodiversité. »

Huit transitions cruciales identifiées

Le GBO-5 identifie huit domaines de transition indispensables, interconnectés et complémentaires, qui ensemble peuvent permettre la réalisation de la Vision 2050. Le rapport détaille pour chacune les enjeux spécifiques et les voies de transformation.

Repenser notre rapport aux terres et aux forêts

Cette transition fondamentale vise à préserver les écosystèmes intacts tout en restaurant ceux qui sont dégradés. Elle repose sur :

  • La conservation des habitats critiques
  • L’aménagement intégré des territoires
  • La restauration des terres dégradées
  • Une gestion forestière durable
    Le Brésil offre un exemple éloquent avec son Pacte pour la restauration de la forêt atlantique, visant la restauration de 15 millions d’hectares de terres dégradées d’ici 2050.

Réinventer notre relation à l’eau douce

Cette transition propose une approche intégrée pour :

  • Garantir les débits environnementaux nécessaires
  • Améliorer la qualité de l’eau
  • Protéger les habitats critiques
  • Contrôler les espèces envahissantes
  • Préserver la connectivité des systèmes d’eau douce

Transformer nos océans et notre pêche

Le rapport souligne l’urgence de :

  • Protéger et restaurer les écosystèmes marins et côtiers
  • Reconstruire les stocks de poissons
  • Développer une aquaculture durable
  • Réduire la pollution marine

« La protection et la restauration des écosystèmes marins et côtiers sont essentielles pour maintenir les services qu’ils fournissent aux sociétés humaines. »

Révolutionner l’agriculture

Cette transition implique une refonte complète des systèmes agricoles à travers :

  • L’adoption d’approches agroécologiques
  • La réduction des intrants chimiques
  • L’optimisation de la productivité
  • La préservation de la biodiversité agricole

Repenser nos systèmes alimentaires

Au-delà de la production, cette transition englobe :

  • L’évolution vers des régimes alimentaires plus durables
  • La réduction du gaspillage alimentaire
  • La transformation des chaînes d’approvisionnement

Réinventer nos villes

Le rapport souligne l’importance de :

  • Développer l’infrastructure verte
  • Améliorer l’accès à la nature en ville
  • Renforcer la biodiversité urbaine

Agir pour le climat

Cette transition met l’accent sur :

  • L’utilisation de solutions fondées sur la nature
  • La réduction rapide des émissions de GES
  • L’adaptation aux changements climatiques

Adopter l’approche « Une seule santé »

Cette dernière transition, particulièrement pertinente dans le contexte de la pandémie, promeut :

  • Une approche intégrée de la santé
  • La prévention des zoonoses
  • La gestion durable des écosystèmes pour la santé

Le rapport souligne que ces transitions sont profondément interconnectées et se renforcent mutuellement. Leur mise en œuvre coordonnée est essentielle pour atteindre les objectifs de biodiversité tout en répondant aux autres défis mondiaux.

« Ces transitions ne sont pas des options indépendantes parmi lesquelles les pays et les parties prenantes peuvent choisir, mais des éléments complémentaires d’une transformation systémique nécessaire de nos sociétés. »

Une approche systémique indispensable

L’originalité du rapport réside dans sa compréhension des interconnexions entre ces différentes transitions. Le succès dans un domaine facilite les changements dans les autres. Par exemple, la transition vers des systèmes alimentaires durables réduit la pression sur les terres et permet d’envisager une expansion des aires protégées.

Le rôle crucial des savoirs traditionnels

Le rapport souligne l’importance des connaissances et pratiques des peuples autochtones et des communautés locales. Leurs systèmes de gestion traditionnels ont souvent permis de maintenir la biodiversité tout en assurant des moyens de subsistance durables. Le rapport cite l’exemple du système de gestion traditionnel « Tagal » en Malaisie, qui a permis de restaurer les populations de poissons d’eau douce.

Conclusion et recommandations : un appel à l’action immédiate

Le GBO-5 conclut son analyse par une série de recommandations stratégiques et un message d’espoir teinté d’urgence. Cette dernière partie synthétise les enseignements clés et dessine une feuille de route pour l’action future.

Les enseignements essentiels de la décennie 2011-2020

L’expérience de mise en œuvre du Plan stratégique a révélé plusieurs enseignements. Le rapport identifie notamment que l’échec relatif des Objectifs d’Aichi s’explique moins par leur ambition que par l’insuffisance des moyens déployés et le manque d’intégration entre les différents secteurs.

« La poursuite de notre parcours actuel ne nous permettra pas de réaliser les Objectifs de développement durable et compromettra les objectifs de l’Accord de Paris sur les changements climatiques. »

Une vision intégrée pour l’avenir

Le rapport indique que la réalisation de la Vision 2050 nécessite une approche holistique reposant sur plusieurs piliers fondamentaux :

  • Premièrement, l’intensification des efforts de conservation doit s’accompagner d’une transformation profonde de nos systèmes de production. Le rapport estime qu’une telle approche pourrait permettre de réduire de 67% la perte prévue de biodiversité.
  • Deuxièmement, l’action climatique doit être intégrée à toutes les stratégies de conservation. Environ un tiers des mesures d’atténuation nécessaires pour limiter le réchauffement à 1,5°C pourrait provenir de solutions fondées sur la nature.

Les conditions du succès

Le rapport identifie plusieurs conditions essentielles pour réussir cette transformation :

  • La mobilisation des ressources financières doit être drastiquement augmentée. Le rapport estime que chaque dollar investi dans la restauration des écosystèmes peut générer entre 3 et 75 dollars de bénéfices écologiques et économiques.
  • L’engagement des peuples autochtones et des communautés locales s’avère crucial. Leurs territoires traditionnels abritent environ 80% de la biodiversité mondiale restante.

Un message d’espoir et d’urgence

Le rapport conclut sur une note d’espoir conditionnée à une action immédiate. Les exemples de réussite documentés démontrent que des changements positifs sont possibles lorsque la volonté politique s’accompagne de moyens adéquats.

Malgré l’échec global des Objectifs d’Aichi, le GBO-5 souligne que sans les efforts déployés, la situation de la biodiversité serait encore plus critique. Les extinctions d’espèces auraient été deux à quatre fois plus nombreuses sans les mesures de conservation mises en œuvre.

Les ressources

Global Bidodiversity Outlook 5


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