| Face aux défis entrelacés du changement climatique et de la perte de biodiversité, l’Union Européenne doit repenser fondamentalement l’utilisation de ses terres. Cette étude de la Wageningen University & Research explore cinq dilemmes cruciaux qui façonneront l’avenir de nos systèmes alimentaires et agricoles, proposant des pistes pour naviguer entre contraintes environnementales et besoins sociétaux. |
🟥 Introduction et Contexte
Ce rapport de la Wageningen University & Research (WUR) s’inscrit dans le cadre des conférences Mansholt, événements annuels visant à éclairer les décideurs européens sur les enjeux critiques des systèmes agro-alimentaires durables. L’édition 2024 se focalise sur une problématique centrale : l’utilisation future des terres dans l’Union Européenne, à l’intersection de l’agriculture, la foresterie et la préservation de la nature.
Le contexte actuel est marqué par une pression croissante sur les terres agricoles européennes, qui représentent environ 160 millions d’hectares, auxquels s’ajoutent 160-170 millions d’hectares de zones boisées. Cette ressource finie fait l’objet de demandes concurrentes pour :
- La production alimentaire
- La production de biomasse non-alimentaire
- La restauration de la biodiversité
- Les loisirs
- L’expansion urbaine et industrielle
La situation est d’autant plus complexe que la demande en biomasse augmente, notamment pour :
- L’alimentation humaine et animale
- Les matériaux biosourcés
- Les biocarburants
- La préservation des sols
🟥 État des Lieux de la Demande en Biomasse
L’analyse détaillée révèle que la demande actuelle totale en biomasse végétale dans l’UE s’élève à 782 Mt/an (hors biomasse ligneuse). Les projections indiquent une augmentation entre *915 et 1115 Mt/an d’ici 2050, soit une hausse de 20-45%.
Un point crucial émerge : l’alimentation animale représente de loin la plus forte demande, dépassant largement les autres usages. Les chiffres sont éloquents :
- *600-827 Mt/an pour l’alimentation animale
- Cette demande est 5 à 8 fois supérieure aux besoins en alimentation humaine directe
La demande non-alimentaire devrait connaître une croissance spectaculaire, multipliée par 5 à 10 selon les scénarios. Cette augmentation est principalement due à la transition vers une bioéconomie et l’abandon progressif des ressources fossiles.
🟥 Les Cinq Dilemmes Fondamentaux
Le rapport identifie cinq dilemmes majeurs qui structureront l’avenir de l’utilisation des terres dans l’UE :
❶ L'autosuffisance de l'UE
La question centrale est de déterminer jusqu’où l’UE doit poursuivre son autonomie en matière d’approvisionnement en biomasse alimentaire et non-alimentaire. Actuellement, bien que l’UE soit globalement autosuffisante en alimentation, cette autonomie repose largement sur des importations d’intrants (engrais, énergie, alimentation animale).
❷ Le rôle de l'élevage
L’UE compte actuellement :
- 1,450 milliard de volailles
- 134 millions de porcs
- 75 millions de bovins
- 59 millions d’ovins
- 11 millions de caprins
La question est de définir le rôle futur de l’élevage, notamment dans une perspective de durabilité et d’utilisation efficiente des ressources.
❸ La répartition des objectifs climatiques et de biodiversité
Ce dilemme pose la question de la répartition des efforts entre États membres. La loi européenne sur le climat fixe des objectifs ambitieux :
- Réduction de 55% des émissions nettes de gaz à effet de serre d’ici 2030
- Réduction de 90% d’ici 2040
Le rapport souligne que si le carbone peut faire l’objet d’échanges et de compensations entre pays, la biodiversité, elle, n’est pas substituable. Par exemple, la disparition d’une forêt dans un pays ne peut être compensée par la plantation d’arbres ailleurs, car certains aspects (identité du lieu, valeur esthétique, spirituelle) sont uniques.
❹ L'échelle de coexistence entre production et biodiversité
Ce dilemme explore la tension entre deux approches :
- Le « land sparing » : séparation stricte entre zones de production intensive et zones de préservation
- Le « land sharing » : intégration de la biodiversité dans les zones de production
Le rapport souligne que ce qui est considéré comme du « partage » à une échelle peut être de la « séparation » à une autre. Par exemple, l’ajout de haies dans une exploitation représente du « partage » au niveau local mais de la « séparation » à l’échelle régionale.
❺ L'intervention politique sur les comportements de consommation
Le dernier dilemme concerne le degré d’intervention publique acceptable pour modifier les comportements de consommation. Les enjeux sont considérables :
- La consommation moyenne de protéines animales dans l’UE est de 82 grammes par personne et par jour
- Les protéines animales représentent 60% de l’apport protéique total
- L’apport recommandé n’est que de 46 grammes par jour
🟥 La Navigation dans la Complexité
Le rapport souligne l’interconnexion forte entre ces dilemmes à travers le concept de « Safe and Just Operating Space » (espace d’opération sûr et juste), qui combine :
- Des limites environnementales sûres
- Des fondations sociales justes
Cette approche permet la coexistence de différentes voies vers l’avenir, tant qu’elles restent dans cet espace défini. Le rapport recommande :
- Une approche systémique intégrant tous les acteurs
- Un dialogue inclusif et continu
- Une adaptation progressive des stratégies
🟥 Points Clés pour l'Action
La complexité des défis identifiés par ce rapport appelle une réponse systémique et coordonnée. L’analyse des cinq dilemmes fondamentaux fait émerger plusieurs axes d’action prioritaires qui doivent être menés de front pour assurer une transition réussie vers des systèmes agricoles et alimentaires durables en Europe.
- Sur le plan de la production, la transformation doit s’opérer à plusieurs niveaux. L’optimisation de l’utilisation des terres disponibles nécessite une approche territoriale fine, tenant compte des spécificités locales et des potentiels agro-écologiques. Le développement de systèmes agricoles plus résilients passe par la diversification des cultures, l’intégration culture-élevage et le renforcement des pratiques agro-écologiques. Cette évolution doit s’accompagner d’une réflexion approfondie sur la place de l’élevage dans nos territoires, en privilégiant des systèmes qui valorisent les ressources non directement utilisables pour l’alimentation humaine.
- Côté consommation, la transition requiert une évolution majeure des comportements alimentaires. La réduction du gaspillage alimentaire apparaît comme un levier immédiat et significatif. Plus fondamentalement, l’encouragement vers des régimes plus durables, notamment à travers une diminution de la consommation de protéines animales, constitue un enjeu central. Cette évolution doit s’inscrire dans une logique d’économie circulaire, où chaque ressource est optimalement valorisée.
La mise en œuvre de ces transformations nécessite une gouvernance adaptée, capable d’articuler les différentes échelles d’action – du local à l’européen – et de coordonner l’ensemble des acteurs. Le concept de « Safe and Just Operating Space » offre un cadre pertinent pour guider cette transition, en assurant qu’elle respecte à la fois les limites environnementales et les impératifs de justice sociale.
Le succès de cette transformation repose sur trois piliers fondamentaux :
- Une vision systémique intégrant l’ensemble des enjeux et des acteurs
- Une approche territoriale adaptée aux contextes locaux
- Une gouvernance multi-niveaux assurant la cohérence des actions
L’urgence climatique et l’érosion de la biodiversité ne permettent plus d’attendre. Les choix effectués dans les prochaines années seront déterminants pour l’avenir de l’agriculture européenne et sa capacité à répondre aux défis du XXIe siècle. La transformation de nos systèmes alimentaires n’est pas seulement une nécessité environnementale, elle représente aussi une opportunité de construire une agriculture plus résiliente, plus équitable et plus durable pour les générations futures.
🟥 Les ressources
- Le rapport Key dilemmas on future land use for agriculture, forestry and nature in the EU
- Article Politico sur cette étude Want food security? Eat less meat, major report says.
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