| Dans un contexte où l’agriculture française fait face à des défis environnementaux et sociaux croissants, la transition vers une alimentation durable est un impératif. Si des initiatives locales émergent, leur généralisation se heurte à des obstacles techniques et économiques qui nécessitent une refonte profonde de notre système alimentaire. Une transformation est possible à condition de mobiliser l’ensemble des acteurs de la chaîne de valeur et de créer les conditions d’une transition juste et équitable. Basé sur des entretiens avec une vingtaine d’acteurs de la chaîne alimentaire, le rapport met en évidence les obstacles financiers, réglementaires et techniques à la transition vers une alimentation durable, tout en proposant des solutions pour surmonter ces défis. |
Introduction
Le rapport s’inscrit dans un contexte d’urgence, marqué par une mobilisation massive des agriculteurs français et européens en début d’année 2024. Cette crise fait suite à trois années particulièrement éprouvantes sur les plans économique, social et environnemental, dans un secteur déjà fragilisé par l’inflation, les tensions géopolitiques et la multiplication des événements climatiques extrêmes. En janvier 2023, les prix agricoles à la production avaient augmenté de 30,3% par rapport à janvier 2020, avant de connaître une baisse significative à l’été 2024, accentuant les difficultés de nombreuses filières.
Le modèle agro-industriel dominant, hérité de l’après-guerre, montre aujourd’hui ses limites. Initialement conçu pour garantir l’autosuffisance alimentaire et relancer l’économie française, ce système fondé sur l’intensification des pratiques agricoles et la mécanisation a certes permis d’atteindre ces objectifs dès les années 1970, mais au prix d’impacts environnementaux et sociaux croissants qui remettent en question sa durabilité.
État des lieux : Un modèle à bout de souffle
Le modèle agro-industriel actuel, hérité de l’après-guerre, a permis d’assurer la sécurité alimentaire en France et en Europe. Cependant, ce modèle montre aujourd’hui ses limites.
Un impact environnemental insoutenable
L’impact environnemental de notre alimentation est significatif, avec la filière alimentaire responsable de 21 à 37% des émissions mondiales de gaz à effet de serre. En France, elle est le 3ème poste le plus émetteur après le transport et le logement. L’agriculture intensive a également des impacts négatifs sur la biodiversité, avec une perte de 75% de la diversité génétique agricole depuis 1900.
Les émissions de gaz à effet de serre (GES) issues de l’alimentation en France (2019) montrent que l’agriculture est responsable de 67% des émissions, suivie par le transport (19%), la distribution et la restauration (5%), la consommation au domicile (4%) et la transformation (5%). Les principaux gaz contributeurs sont le méthane (29%), le protoxyde d’azote (23%), le dioxyde de carbone (46%) et les hydrofluorocarbures (2%).
Des inégalités socio-économiques croissantes
Le modèle actuel crée également des inégalités socio-économiques. En 2018, 18% des ménages agricoles français vivaient sous le seuil de pauvreté. Les aléas climatiques et sanitaires perturbent la production, engendrant des coûts supplémentaires absorbés par les producteurs. Le métier d’agriculteur souffre d’un déficit d’attractivité, avec un taux de renouvellement de deux installations pour trois départs.
Des enjeux sanitaires et nutritionnels émergents
En matière de santé et de nutrition, la consommation d’aliments transformés et ultra-transformés a augmenté, entraînant une progression des maladies chroniques comme le cancer, le diabète et l’obésité. Le rapport souligne l’augmentation inquiétante des pathologies liées à l’alimentation, avec un doublement du taux d’obésité entre 1997 et 2020 (de 8,5% à 17%).
En 2022, 1 personne sur 10 souffrait encore de la faim, et 1 sur 3 était en insécurité alimentaire modérée ou grave. En France, 16% des Français déclaraient ne pas manger à leur faim en 2022.
Des préoccupations émergent également concernant les effets possibles des pesticides sur la santé des travailleurs agricoles et des riverains. Les consommateurs sont de plus en plus sensibles au bien-être animal et à la traçabilité des produits. Le gaspillage alimentaire pose des questions éthiques et morales, avec 1/3 de la production mondiale gaspillée.
Les défis de la transition agroalimentaire
Face à ces constats, le secteur agricole et agroalimentaire a pris conscience de la nécessité de faire évoluer ses pratiques. Des alternatives plus vertueuses gagnent du terrain, comme l’agriculture biologique, qui représentait 10,5% de la surface agricole nationale en 2022. La transition alimentaire désigne le processus par lequel une société modifie en profondeur sa manière de produire et de consommer des aliments. L’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO) définit l’alimentation durable comme des régimes alimentaires ayant de faibles conséquences sur l’environnement, contribuant à la sécurité alimentaire et nutritionnelle, et permettant d’optimiser les ressources naturelles et humaines.
Cependant, si des succès ont été constatés, le passage à l’échelle reste à mener. Les modèles alternatifs n’ont pas encore réussi à se généraliser. Par exemple, depuis 2020, le marché du bio recule, et les efforts sur les scopes 1 et 2 des entreprises sont jugés insuffisants pour le scope 3.
Les acteurs interrogés ont identifié trois principaux défis à la transition alimentaire : le financement, les réglementations et les moyens techniques.
Financement de la transition
Le financement de la transition est considéré comme inégalement réparti. Les producteurs ne peuvent supporter seuls les investissements nécessaires. Certains acteurs, comme les transformateurs, sont disposés à les soutenir financièrement, mais peu d’actions de cofinancement d’envergure ont été mises en œuvre. La répartition inégale de la valeur et la concentration d’acteurs dans certains segments de la chaîne de valeur influencent les dynamiques de négociation.
La transition agricole nécessite des délais compris entre 3 et 5 ans, mais la demande volatile des consommateurs exerce une pression sur les producteurs. La crise du bio illustre cette complexité économique. Entre 2015 et 2020, le marché du bio a connu un réel essor, mais depuis 2020, il montre des signes d’essoufflement. Les raisons incluent des prix élevés, la prolifération de labels alternatifs et l’absence de considération sociale dans la labellisation bio.
Des mécanismes de financement testés par les acteurs du secteur incluent la réversion pour financer la conversion à l’agriculture biologique et la création d’un crédit environnemental pour récompenser les pratiques durables.
Cadre normatif
Le cadre normatif est perçu comme trop complexe et peu adapté aux réalités du terrain. La prolifération des normes en silo entraîne des lourdeurs administratives. Chaque filière dispose de son propre cadre normatif, et une exploitation agricole couvre généralement plusieurs filières. La tendance des normes à mettre l’accent sur les moyens plutôt que les résultats contraint la marge de manœuvre des agriculteurs.
La Politique Agricole Commune (PAC) de l’Union européenne, créée en 1962, a évolué pour promouvoir une agriculture intelligente et résiliente. Cependant, les agriculteurs critiquent le fardeau réglementaire. Par exemple, 14 textes réglementaires différents encadrent la démarche de plantation de haies, ce qui explique la réticence des agriculteurs.
Valorisation auprès du consommateur
Malgré des résultats de sondages optimistes, la demande des consommateurs pour des produits plus durables n’est pas acquise. La volatilité de la demande et le contexte concurrentiel mondialisé ajoutent des difficultés supplémentaires. Les consommateurs accordent une importance au prix dans leurs décisions d’achat, et la méconnaissance de l’impact de leurs choix alimentaires contribue à l’écart entre intentions et comportements effectifs.
Technicité et méthodologie de la transition
La transition implique un changement de paradigme, passant d’une approche basée sur la chimie et la mécanisation à une approche fondée sur une multiplicité de pratiques durables. Les moyens techniques existent, mais leur mise en œuvre opérationnelle reste complexe. La disponibilité et la maturité des outils de mesure d’impact sont encore inégaux et hétérogènes.
En matière de biodiversité, les outils de mesure sont encore en phase pilote, et les pratiques agricoles sont en cours d’expérimentation. La préservation de la biodiversité constitue un pilier fondamental du changement de paradigme pour une transition alimentaire réussie. Cependant, les travaux sur la biodiversité sont moins avancés que ceux sur le changement climatique.
Les leviers d’action identifiés
Pour surmonter les défis identifiés, plusieurs facteurs clés de succès ont été identifiés.
Rendre le modèle désirable auprès des consommateurs
Pour orienter la demande vers une consommation plus durable, un changement culturel est nécessaire. Il est essentiel de sensibiliser les consommateurs au fonctionnement de l’agriculture et aux enjeux environnementaux et sociaux. Les domaines prioritaires incluent la sensibilisation aux pratiques agricoles, aux mécanismes de production alimentaire, et à leurs implications sociales et environnementales.
Il est également important de permettre l’accès à des informations claires et intelligibles sur les conditions de production. Cela implique une transparence renforcée concernant l’origine de production et les impacts environnementaux et sociaux associés. Les labels doivent être développés pour promouvoir les conditions de production durables.
Rendre le modèle opérationnel pour l’ensemble des acteurs de la chaîne de valeur
La création d’un modèle viable et opérationnel repose sur l’implication de l’ensemble de la chaîne de valeur et la mutualisation des risques et des financements. Il est nécessaire de développer des solutions de gestion des risques mutualisées et co-financées pour soutenir les producteurs. Par exemple, Rémy Cointreau a développé un produit d’assurance mutualisé pilote pour encourager les viticulteurs à réduire l’utilisation des pesticides.
Il est également essentiel d’optimiser la contribution financière de tous les acteurs de la chaîne de valeur et de mieux répartir les coûts durant la période de transition. Les investissements financiers et le risque pèsent principalement sur les producteurs, mais les acteurs en aval de la chaîne de valeur peuvent apporter un soutien financier.
Faciliter la mise en œuvre opérationnelle du modèle pour l’ensemble de la chaîne de valeur
Pour faciliter la mise en œuvre opérationnelle du modèle, il est nécessaire d’élaborer des réglementations au plus proche des réalités opérationnelles tout en favorisant les modèles agricoles durables. Les réglementations doivent prendre en considération les enjeux et réalités opérationnels et accorder une certaine souplesse dans les moyens à mettre en œuvre.
Il est également essentiel d’accélérer le partage de connaissances et de bonnes pratiques pour pérenniser le nouveau système alimentaire. La collecte et le partage des données sont cruciaux pour développer des connaissances adaptées aux enjeux locaux. Les solutions existantes doivent être rendues plus généralisées, accessibles et fiables.
Conclusion
La transition vers une alimentation durable est une problématique de premier plan, impérative pour répondre aux défis environnementaux et sociaux actuels. Les défis financiers, réglementaires et techniques doivent être surmontés pour créer un modèle économique viable et désirable pour l’ensemble des acteurs du secteur. La sensibilisation des consommateurs, la mutualisation des risques et des financements, et le partage de connaissances sont des leviers essentiels pour réussir cette transition.
Les références
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